[review] Black Science de 5 à 7

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Après la critique des premiers volumes de cette série indépendante, j’ai fait une petite pause pour diversifier mes lectures. Mais ce printemps et avant la sortie du volume huit, j’ai été très heureux de retrouver ces personnages. Remender et Scalera sont-ils toujours aussi passionnants dans ces quatre volumes sortis récemment ?

Un résumé pour la route

Black_Science_1Pour mon plus grand plaisir, l’équipe créative n’a pas changé. Rick Remender est le scénariste. Il a travaillé en même temps chez Marvel (VenomAll New Captain America) et chez Dynamite (Devolution). Les dessins sont de l’Italien Matteo Scalera. Black Science est publié aux États-Unis chez Image Comics et en France chez Urban Indies. Le dernier tome est sorti en février 2019.

Grant MacKay est un scientifique qui vient de créer le Pilier, un outil pour voyager dans des dimensions parallèles. Dans ce but, il a sacrifié sa vie de couple et ses deux enfants. Lors du test, tout dérape et ce groupe que le hasard a réuni est dispersé dans différentes dimensions. Dans le tome cinq, les sauts dans les dimensions ont créé des trous que les ennemis rencontrés dans différents mondes utilisent. Le danger n’est plus seulement dans les nouvelles dimensions mais aussi dans les anciennes. Séparé de ses enfants, Grant part à la recherche de sa famille après avoir fait le point sur sa vie. Il comprend que sa vie de famille est un échec mais est persuadé de pouvoir tout sauver.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Progressivement, les croisements entre les dimensions se multiplient. Les différents ennemis franchissent les dimensions – les voleurs d’âme zirites arrivent sur terre. On découvre un conseil des Block – financier de Grant et symbole du capitaliste cupide. Ce grand patron a réuni ses avatars pour s’enrichir en épuisant les ressources des autres dimensions. Pour convaincre ses avatars, il organise une orgie de femmes et de drogues d’autres dimensions.

Comme dans les précédents volumes, Remender profite des voyages dans les différentes dimensions pour mélanger les styles – comme la série tv Sliders dont j’étais fan. Dans le tome cinq, le lecteur est plongé dans un monde d’heroic fantasy ou un conte mais fortement noirci et acidifié par le scénariste – la sorcière fait vraiment peur. On dévore un récit de super-héros dans le tome suivant. La lutte des enfants de Grant, Pia et Nathan, contre les parasites Zirites se fait par une équipe de super-héros – la Ligue anarchiste des scientifiques surnommée par Pia qui est en fait la Ligue des champions éthiques. Remender se moque des noms ridicules mais ne fait pas pour autant de son récit une parodie des super-héros. Il pose plutôt un regard acide sur certaines facilités – le robot Extra Genius XI avec onze cerveaux qui ressemblent à la Vision ou Iron Man – et sur les dialogues mièvres – Atomic Fury est un Superman qui sort des slogans naïfs. J’ai senti le scénariste en manque de super-héros plutôt que blasé.

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Les thèmes restent les mêmes mais Remender élargit ses réflexions. A partir de la fin du tome cinq, Grant revient dans sa dimension d’origine mais continue à être un raté. Les premières pages du volume sept m’ont déconcerté. Alors que la fin du monde semble proche, les premières cases montrent Grant dans un cadre forestier paisible et lumineux retrouvant un ami isolé en forêt. Le secret sur cet ours isolé ne se lèvera à mon grand plaisir qu’en fin de volume. Par cet isolement, notre pessimiste scénariste cherche un moyen d’échapper à sa misanthropie – comme le poète américain Whitman, la vie solitaire au contact de la nature est un moyen d’échapper à la société néfaste, l’ambition inutile et de se reconnecter avec des gens simples et honnêtes. Mais très vite l’action reprend et sera au centre de ce volume. Notre dimension est proche de l’effondrement car la terre d’origine de Grant est progressivement envahie par tous les ennemis rencontrés. La galerie de personnages, sans être toujours originale, est prenante et parfois surprenante : Har’logh le Souilleur, une boule de poils à l’aspect très peluche, est un monstre génocidaire et vulgaire – « Petit étron », « Préparez vos langues au smegma testiculaire d’un million de gastéropodes syphilitique ». C’est le climax de l’action construite depuis trente épisodes. C’est donc très prenant si on a tout suivi.

A la différence des séries mainstream, j’ai vraiment peur que tout tourne mal. La noirceur de Remender va-t-elle plonger le monde dans l’apocalypse ou va-t-il sauver ses personnages ? C’est un auteur sceptique. Le texte est très sombre. Selon lui, on n’échappe à un traumatisme qu’en perdant sa personnalité mais la douleur reste en nous. L’ex-femme dit à son nouveau mari, Kadir : ton erreur c’est que « tu es persuadé que tu comptes dans la vie des autres ». Les héros n’arrivent pas à tenir leurs promesses – le père devait protéger des enfants, Pia devait aider la sorcière. Ce non-respect aboutit au mensonge. Par ses échecs, le héros est fréquemment pathétique et cela en devient drôle. Black Science est le récit d’un raté qui tente de se racheter mais on n’est pas dans le pathos – jusqu’au tome six, le ton balance entre ironie et tristesse.

La vie de Grant prouve l’échec de la transmission et de la concrétisation de ses rêves. Toutes les actions de Grant ne peuvent mener qu’au désastre pour le père – divorcé, finissant dans un asile et dans le tome sept, il perd quelqu’un de sa famille.  Ce père qui cherche désespérément – et souvent en vain – à faire mieux est super touchant. Les gens sûrs d’eux sont dangereux car, égoïstes, ils détruisent les gens autour d’eux voire le monde. L’histoire est la preuve de cette vision pessimiste. On oublie les bons – le Général McKenzie inconnu qui négocia avec les Indiens pendant la conquête – et on se souvient des monstres – le Général Custer qui les massacra. Le dernier épisode semble montrer qu’une défaite peut être meilleure qu’une victoire.

Pourtant, des éclairs trouent ce récit aux tons très sombres. Malgré l’échec des parents, les enfants sont toujours meilleurs – Nathan est le super-héros multidimensionnel Atomic Lad, Pia un génie qui sauve le monde. Pia a pris l’intelligente du père. Il y a donc eu un passage de relais et même un progrès car elle est plus altruiste et proche de son frère que Grant de son fils. Le père devient également de moins en moins égoïste. Il accepte que son fils Nathan ait trouvé un père de substitution dans un super-héros d’une autre dimension. Ce choix est-il une allusion au fait que des lecteurs – ou Remender – recherchent dans ces récits un autre modèle ? Chacun a grandi et trace sa route.

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Au contraire, les termes pseudo-scientifiques sur les différentes dimensions et les manières de changer la situation sont pénibles et ralentissent inutilement l’action. J’ai préféré les théories philosophiques que Kadir prête à Grant. Comme lui, il trouve le monde réel imparfait et le pilier serait un outil dans leur recherche d’un monde parfait. Il me semble que l’on retrouve la théorie des idées de Platon où le monde réel ne serait qu’un reflet flou du monde parfait des Idées.

Le dessin de Matteo Scalera est toujours aussi superbe. Ses visages un peu cartoony avec des nez triangulaires contrastent avec le ton très adulte et les couleurs sont parfaitement dosées et très originales – pas mal de violet.

Alors, convaincus ?

Vous l’aurez compris, je suis toujours aussi fan de cette série qui ne connaît pas de temps mort en jouant sur les différents thèmes et surtout en construisant des personnages – bons ou mauvais – passionnants. A la fin de ce dernier volume, je me suis vraiment demandé comment Remender va rebondir car tous les ennemis des autres dimensions détruits et les fils narratifs du début se sont presque tous achevés. Il ne reste que quelques zones d’ombres mais cela suffira-t-il pour porter le récit ?

Thomas S.

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. J’avoue que j’ai décroché après quelques tomes, mais si la série à une fin, et au vue de ce bien bel article, ma foi, je pense que je m’y remettrai prochainement! Merci à toi!

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