[Review] Quatrième monde tome 1

En lisant d’autres critiques de cette saga, on peut y retrouver la définition du chef-d’œuvre maudit : un auteur majeur en totale liberté qui rassemble toutes ses obsessions et ses techniques, une très bonne réception critique postérieure mais un échec public. Mais que reste-t-il en 2018 de cette saga cosmique ?

Un résumé pour la route

quatrième_monde_1Pour une fois, la présentation des auteurs sera très courte puisque le scénario et les dessins sont de Jack Kirby. Cet auteur new-yorkais est le créateur de Captain America puis avec Stan Lee le co-créateur de la plupart des héros majeurs de Marvel (Les Quatre Fantastiques, Thor, Hulk, Les Vengeurs, Les X-Men). Ce livre rassemble les trois séries que Kirby écrit et dessine tous les deux mois ! Selon son contrat, il doit produire quinze pages par semaine soit un nouvel épisode toutes les trois semaines ! Le volume un intègre Superman’s Pal : Jimmy Olsen 133 à 139, The Forever People 1 à 3, The New gods 1 à 3, Mister Miracle 1 à 3. Tout cela est publié entre octobre 1970 et août 1971. En France, les volumes sont publiés par Urban comics en janvier 2015.

Au contraire, le résumé est extrêmement dur à faire car Kirby multiplie les histoires. Progressivement, il nous présente deux planètes opposées qui se disputent sur Terre pour trouver l’élixir d’anti-vie – Néo-Génésis un paradis peuplé de dieux lumineux et Apokolips, un enfer dominé par un dictateur sadique, Dakseid.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

DC/ Urban choisit de publier les séries dans l’ordre chronologique en alternant chacune des séries. Ce n’est pas forcément le plus facile pour suivre les histoires. Rassemblant plusieurs séries, il y a une irrégularité entre les séries entièrement créées par Kirby (New Gods, Mister Miracle, Forever People) et l’œuvre de commande imposée par DC (Jimmy Olsen). Jimmy Olsen n’est pas ma série préférée. Au départ, je trouvais les visages d’Olsen et de Superman étranges. Les bonus permettent de comprendre que ces visages ont été refaits par un habitué de ces héros. Kirby est bien meilleur quand il crée tout car il y met son âme. Il cherche aussi à s’approprier des archétypes. Il reprend le Gardien pour se réapproprier sa création, Captain America. Forever people, très onirique, est intéressante dès le début. Mis à part Jimmy Olsen, chaque série a une ambiance différente – New God est épique, Mister Miracle est la plus touchante et paraît plus personnelle, Forever People sur l’optimisme de la jeunesse. La qualité monte d’un cran avec le superbe premier épisode de la série New God. L’aventure part très loin avec un début mystique. Détaché de la Terre, Kirby crée ce qu’il veut. Au départ, on a l’impression de voir un univers binaire – une planète pour le bien et une autre pour le mal – mais Orion est un élément perturbateur. Le deuxième épisode de New Gods relie toutes les séries entre elles sauf Mister Miracle pour l’instant. Un plan global se forme avec la menace de Darkseid.

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Il ne faut pas être impressionné par cette référence mondiale mainte fois commentée mais on peut d’abord y voir une agréable lecture. Le Quatrième monde est touchant dans la série Mister Miracle. Son arme, la boîte mère est un réceptacle des émotions qui, abîmée, est ressuscitée par les émotions ou par un dieu. Plus sombre, Mamie Bonheur est une mère abusive dont les soldats qui la servent sont infantilisés. Serifan des Forever People a accès à des visions quand il ressent les émotions des autres. Le troisième épisode de Forever People est émouvant car le scénario est lié aux terreurs infantiles – être orphelin, étranger, avoir une mère abusive, subir les terreurs le soir.

Dès la deuxième page du comics, le lecteur est impressionné par les dessins de Kirby. C’est frappant dans ces grandes doubles pages où l’artiste se déchaîne. On y trouve des architectures improbables ou des véhicules délirants. Cela en fait parfois un amusant précurseur – l’invention du GPS dès 1970. Kirby est aussi un expérimentateur qui tente beaucoup comme l’intégration du dessin dans une photo dans le Jimmy Olsen 134. Le dynamisme de l’image apparaît bien lors des combats par un jeu sur l’arrière-plan – les décors disparaissant. Les rafales d’énergie sont toujours belles et denses. Les dessins dans l’espace des New Gods sont magnifiques car on n’a plus de repère spatial. L’organisation de la page est classique – les dessins ne sortent jamais d’une grille organisée autour de six cases qui, selon la page, peuvent être parfois unifiées en 4 ou 5. Mais c’est chaque case qui est splendide et où le mouvement explose. Bien que je veuille garder l’œuvre originelle, DC/Urban a bien choisi de mettre à jour la colorisation avec les nouvelles techniques. Kirby utilisant des grandes zones unies, cela évite les petits points que j’ai connu ado dans les comics.

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Ce qui m’a impressionné c’est la fièvre créatrice de Kirby qui semble déverser ici tout ce qui l’intéresse mais sans aucune organisation préalable. Bien que j’aime décrypter le sens de chaque comics, j’ai adopté ici une manière totalement différente de lire. Il ne faut pas chercher à comprendre mais se laisser emporter. Kirby est un jazzman qui improvise au fil de la plume. Cela transparaît dans la série Jimmy Olsen qui n’est qu’une furieuse course poursuite dans des mondes de plus en plus délirants. Son imagination qui jaillit sans contrôle est de plus en plus libérée comme débridée des contraintes de Marvel. L’ombrageux dessinateur se fiche donc totalement de la vraisemblance – par exemple les tenues des civils et les casques des pilotes de course sont très fifties alors que l’on est en 1970.  Au contraire, la tenue du Pisteur noir et le surnom des truands noirs font très black exploitation des années 1970.

Pour un lecteur moderne, la caractérisation des personnages peut paraître simpliste. Il faut dépasser cette première impression pour se plonger dans le récit. Kirby n’est pas un psychologue mais un créateur visionnaire qui utilise son art et ses armes – le dessin – pour créer un récit. De la même manière, le texte est surtout une suite de mots très simples ou parfois confus plus que des dialogues destinés à conduire l’intrigue. Le dessin est toujours au centre. Les mots prononcés par un personnage semblent donner une idée à Kirby. Ce mot crée une vision. Parfois le mot apparaît sans visuel – la montagne du jugement – et cela crée du suspens : comment l’artiste va montrer ce mot impossible à représenter ?

Si les premiers épisodes paraissent sages, la force de Kirby est de vouloir se surpasser à chaque page. Cela donne des inventions géniales visuellement mais aussi scénaristiquement – des pilules de paranoïa. Cette fièvre créatrice va aussi parfois trop loin – comme héraut de la mort, Marvel a le Surfer d’Argent, DC aura le pisteur noir. Il multiplie parfois les personnages sans creuser. Se laisse-t-il du temps ou à d’autres auteurs la liberté de le faire ? Il lance une idée parfois obscure mais sans explication au début. Cela permet au lecteur de se construire plein d’interprétations. Un exemple de cette situation est le titre de la série qui est apparu plus tard. Personne ne sait pourquoi le Quatrième. Le Quatrième monde peut donc être ouvert à différentes interprétations. On peut comprendre que certains aient lu une apologie des hippies par les dialogues des Forever people – « la vérité est réelle ! » « Depuis toujours nous sommes les immortels » – et de la drogue par les images – des capsules qui permettent de voir tout ce qui existe comme le LSD, le Solariphone qui convertit les signaux radio des étoiles en musique qui fait planer. Ce délire peut devenir drôle comme la vision très décalée du clonage avec des petits Olsen au microscope. Cependant, il n’y a pas de peur de la science. On est replongé dans l’optimisme des sixties.

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Quelques idées politiques transparaissent dans ce comics même si ce n’est clairement pas l’objectif principal de l’auteur. Dans Forever people, il dénonce par les masses soumises à Darkseid les télévangélistes. Dans la cantine de l’orphelinat de Mister Miracle on trouve un portrait de Darkseid comme dans les dictatures. En 1971, Kirby a 54 ans. C’est un vieux qui parle des hippies. Ils sont pour lui une bande de motards marginaux qui poussent le conflit de génération, alors que lui cherche la concorde. Pourtant, son dessin est psychédélique. Chaque case est en fait éloge de l’anarchie et de la liberté de création.

Bien que cela ne soit pas visible au premier abord, le Quatrième monde est aussi très autobiographique. La postface de Mark Evanier fait le lien entre héros du Quatrième monde et la vie professionnelle de Kirby : le caractère d’Orion vient du regret de tous les compromis qu’il a dû faire, Mister Miracle rappelle l’auteur piégé dans l’industrie et les Forever People sont les jeunes qu’il aurait voulu être. Selon moi, dans la description d’Apokolips, on sent la lutte contre le totalitarisme par un auteur juif. Les serviteurs de Mamie Bonheur gagnent des casques à pointe comme les armées prussiennes. Le troisième épisode des Forever People commence par une citation d’Hitler. Dans Jimmy Olsen, la légion des petits rapporteurs reprend l’enfance un peu turbulente de l’artiste. Kirby enfant était passionné par Houdini. Son Mister Miracle c’est Houdini plongé dans les sixties et le monde des super-héros. L’ancien Mister Miracle laisse la place à Scott Free. Cette peur d’être dépassé pourrait être celle de Kirby dans l’industrie des comics.

Alors, verdict ?

Quand on lit un comics ancien, on se sent parfois comme un archiviste ou un archéologue qui découvre des ruines. Des morceaux sont en mauvais état mais l’ensemble a résisté au temps et touche. C’est exactement ce que j’ai ressenti en lisant ce premier volume. J’ai été totalement conquis par les dessins, le scénario m’a amusé et souvent ému. On voit la construction progressive d’un univers mais certains épisodes sont plus pénibles. Cependant, l’histoire ne cesse de progresser et j’attends avec impatience de lire la suite.

Thomas S.

 

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