Dossier Dictature des dieux #3] Voudriez-vous que Superman devienne Roi du Monde ?

superman_king_1Bienvenue dans ce troisième article de Dictature des Dieux, la chronique de Comics have the Power consacrée aux implications politiques de l’existence des super-héros dans leur univers fictif, et par conséquent à la réflexion sur notre monde ainsi proposée. Avant le hors-série sur les enjeux du film Aquaman, le premier article, consacré à l’aventure Superman à la Maison Blanche, expliquait le principe de la chronique en montrant à quel point les choses n’allaient pas dans le sens envisagé par un lecteur contemporain : dans cette histoire de 1958, Superman devenait président des États-Unis (dans les rêves de Jimmy Olsen) mais ne profitait pas de l’alliance inespérée de sa fonction et de ses pouvoirs, préférant serrer la main à tous les citoyens que de restaurer la paix sociale ou de résoudre le problème de la faim dans le monde.

Entre le public-cible enfantin, la censure du Comics Code, et simplement le fait que les comics n’étaient pas perçus par leurs auteurs comme un médium assez sérieux pour livrer une réflexion ambitieuse, un tel sujet était condamné à s’avérer décevant, et il est d’autant plus surprenant que les histoires similaires se soient multipliées. Pour mieux préparer le terrain à l’article prévu sur Superman : Red Son, nous allons vous proposer ici l’analyse rapide de deux aventures moins connues de deux époques très différentes dans l’histoire du comics : Superman : King of Earth et Superman : King of the World (excusez du peu).

« Roi », un titre maudit ?

On constatera d’abord, non sans amusement, que le titre royal est utilisé dans ces deux aventures comme repoussoir. Dire au lecteur que le super-héros va l’assumer doit exciter sa curiosité précisément parce qu’il saisit d’emblée l’incompatibilité entre Superman et le monarchie. « Roi » est donc utilisé comme un synonyme simple de « dictateur » au pire sens du terme – d’autant qu’il n’est jamais question dans ces histoires de passation du pouvoir, de protocole, bref de ce qui définit la monarchie par-delà la souveraineté. Paradoxalement, le terme-même de « roi » conserve une noblesse que n’a pas « dictateur », un mot qui pourrait trop entacher un héros dont on veut continuer de transmettre une image positive. De même, la royauté autorise un traitement graphique facile mais très éloquent, à base de palais, couronne et trône, quand une dictature devrait faire appel à des symboles trop explicites que personne ne souhaiterait associer à l’homme de demain.

« Non sans amusement » parce que les enjeux semblent avoir bien changé, quand dans Black Panther, Thor ou Aquaman la royauté valorise le super-héros. Elle appartient à son identité, au background qui le distingue des milliers d’autres super-héros, et lui confère une responsabilité, une grandeur, que n’ont pas ses collègues. Au lieu d’un titre d’infamie, il se mérite, aux yeux des autres personnages comme aux yeux des spectateurs, et vient consacrer celui qui en est vraiment « digne » (quitte à ce que cette dignité s’affirme par un putsch).

Or ce qui est intéressant avec Superman, c’est qu’il est bien un dieu pour les hommes, et que sa force réside dans son humilité, sa capacité à se voir comme un protecteur dévoué plutôt que comme un maître. De même que le Roi possède généralement son autorité de droit divin, Superman est par essence supérieur à ses « frères humains », en fait des aliens qui lui sont presque des fourmis. Qu’il devienne Roi, s’octroie un titre à la mesure de ses pouvoirs et responsabilités, tient presque d’une transition naturelle, contre laquelle il résiste grâce à sa vertu et à sa foi dans la démocratie, du moins dans l’auto-détermination des hommes. Pourquoi doit-on alors admirer ceux qui, faisant preuve de moins d’excellence morale, intellectuelle et physique, « méritent » un trône ? Je pose la question sans ironie.

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Superman : King of Earth

Scénarisé par Leo Dorfman et dessiné par le célèbre Curt Swan, Superman : King of Earth est paru dans Action Comics #311 et Action Comics #312, entre avril et mai 1964, c’est-à-dire en plein règne de la Comics Code Authority, qui empêchait les comics d’aborder des sujets trop sensibles, et six ans après Superman à la Maison Blanche. Il ne s’agit cependant pas ici d’un monde parallèle, d’un rêve ou d’une hallucination, Superman devient réellement roi de la Terre. Enfin « réellement »…

Au commencement de l’histoire, Superman s’expose à une pierre de kryptonite rouge sur laquelle il faisait des expériences. La kryptonite rouge est l’une des multiples kryptonites créées pendant l’Âge d’argent pour varier les faiblesses de Superman, et en l’occurrence, par une belle commodité scénaristique, il s’agit de la pierre qui n’a jamais deux fois le même effet ! En l’occurrence, Kal-El se divise en deux êtres, un méchant Superman et un gentil Clark Kent.

Comme il avait assisté peu auparavant au couronnement d’un roi, cette image s’était gravée dans son inconscient, et elle définit désormais le nouveau Superman, qui s’empresse de se rendre aux Nations Unies. Il y tempère rapidement l’ovation que l’on veut adresser au protecteur de la planète en demandant qu’en récompense pour ses nombreux services, les pays lui décernent le titre de Roi de la Terre. D’abord réticents, les membres présents cèdent à la menace, et Superman va bâtir son palais dans une carrière de marbre, multipliant les statues à son effigie, avant de profiter de son trône.

Clark Kent forme alors une groupe de résistance, composé de…Lois Lane, Perry White et Jimmy Olsen, et s’aperçoit que le renversement du Roi Superman s’annonce malaisé sans ses pouvoirs ou super-amis… Il s’infiltre alors dans le palais, revêtu d’un costume de Superman, mais est blessé gravement par deux policiers qui doutaient qu’il soit réellement leur nouveau Roi. Recueilli à Atlantis, il demande à être transformé en être de métal, de plomb plus précisément, ce qui lui permet de placer de la kryptonite verte dans sa poitrine, et de la révéler à proximité de Superman pour l’affaiblir.

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La conclusion propose deux retournements de situation étonnants : tout d’abord, Superman révèle qu’il n’a jamais été méchant, et qu’il n’a déployé une telle puissance que pour effrayer une force belligérante extra-terrestre qui s’apprêtait à envahir la Terre. Ensuite, les effets de la kryptonite rouge se dissipent, et les deux êtres ne font à nouveau plus qu’un, sans que la transformation métallique ait la moindre conséquence. La population de la planète accepte la version des faits de Superman et tout finit pour le mieux, au point bien sûr que les aventures suivantes ne feront plus jamais mention d’une anecdote aussi mineure.

Notons d’abord, et sans surprise, que Superman : King of Earth est un éloge évident et relativement simpliste de la démocratie. Les membres des Nations Unies sont tous opposés au couronnement de Superman, et ne cèdent qu’à la force ; les amis de Clark Kent partagent tous ses idées sans débat ; le tyran est forcément tyrannique, donc violent et autoritaire ; bref à aucun moment on ne suggère que Superman puisse recevoir le moindre soutien, ce qui tranche avec l’absence d’alliés de Clark Kent dans une quelconque résistance, en dehors de son cercle d’amis et collègues. D’ailleurs, le super-héros se fait immédiatement plus royaliste que le roi, les statues, les symboles omniprésents, le palais de marbre bâti dans un style très rectiligne, le trône et la couronne mêlent caricature du culte de la personnalité fasciste et caricature de l’image renvoyée par les monarchies.

On pourrait naturellement arguer que la multiplication de symboles exubérants de son pouvoir est justifiée par la visibilité qu’il cherche à lui donner pour effrayer les extra-terrestres, mais il faut aussi admettre le ridicule de ce retournement, qui rappelle la frilosité des auteurs de Superman à l’idée d’en faire un personnage mauvais, leur peur de casser son image si vendeuse. Que la dictature de Superman soit feinte n’empêche d’ailleurs pas le comics de jouer sur une représentation aussi négative que possible d’un tel pouvoir, quelle que soit sa justification. Le comics a ainsi valeur de déclaration de principe anti-autoritaire plus que proprement démocratique, et plus qu’il ne se soucie réellement de raconter une histoire.

Après tout, Superman n’étant que l’objet de l’histoire, la narration ne suit que le protagoniste Clark Kent dans sa résistance héroïque, l’homme allant jusqu’à sacrifier son intégrité physique pour prouver sa supériorité sur le super-héros perverti, et par là le triomphe nécessaire du Bien défendu par des hommes valeureux sur le Mal. La leçon n’est pas mauvaise, même si, comme pour Spider-Man : Into the Spider-Verse on pourrait faire valoir qu’un Clark Kent ressemblant à Superman, connaissant ses pouvoirs, secrets et faiblesses, bénéficiant enfin de l’appui d’Atlantis, n’est pas « n’importe qui », et peine à s’avérer exemplaire malgré l’admiration pour son courage.

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L’action des policiers est alors seule source de surprise : par-delà l’incohérence qui voit Superman engager des policiers pour sa défense, il est curieux que ceux-ci le défendent si ardemment, sans même remettre en cause sa dictature soudaine, comme s’ils n’étaient que les esclaves du régime, quel qu’il soit, et qu’importe qu’il soit démocratique un jour et monarchique le lendemain. La critique d’une police aveugle au vrai bien, et servante fidèle de la Loi contre l’Esprit, aurait pu être puissante ; il ne s’agit évidemment ici que d’une maladresse des auteurs, du moins d’une absence de réflexion sur cette représentation, qui devaient créer un affrontement au cours duquel Clark Kent serait blessé, et ne pouvaient pas l’opposer à Superman parce que celui-ci ne pouvait infliger une telle violence sans casser son image auprès des lecteurs.

Une autre idée, vaguement esquissée et probablement à peine consciente dans l’esprit des auteurs, est plus fascinante encore : voyant Superman prendre le pouvoir, Clark Kent songe immédiatement qu’il est en train de réaliser ce qu’il a vu quelques jours plus tôt, au cours d’un couronnement dont l’image aurait affecté son subconscient. À un moment donc où Superman et Clark Kent ne faisaient encore qu’un, on émet l’hypothèse que le héros boy-scout ait pu, au plus profond de son être, désirer un pouvoir similaire, et c’est lui, et même plus précisément son pendant « gentil » qui l’avoue. Cette tentation enfouie au plus profond de lui par un être qui refuse de se laisser envahir par l’égoïsme pourrait donner lieu à des aventures passionnantes, et une autre époque pourrait enfin en profiter pour donner au à l’homme de demain une profondeur et une dimension politique invincibles. Peut-être Superman : King of the World ?

Superman : King of the World

superman_king_5Scénarisé par Kark Kesel et dessiné par Doug Braithwaite, Superman : King of the World possède un avantage que n’avaient pas Superman à la Maison Blanche et Superman : King of Earth : il a été publié en 1999, soit treize ans après la révolution qu’a constitué l’année 1986 dans l’industrie du comics super-héroïque en introduisant une imagerie et des thèmes d’une maturité et d’une complexité sans équivalent avec ce que l’on pouvait trouver dans les aventures publiées antérieurement, à une époque où le Comics Code, ébranlé par des crises successives, existait sans plus avoir de réel pouvoir.

Et Superman : King of the World commence de la manière la plus prometteuse, avec un journaliste qui narre des événements récents :

Tout commença quand Superman mit en place un plan pour endiguer tous les actes criminels et les guerres du monde… Une action dont certains disent qu’elle aurait pu le conduire, à partir des meilleures intentions, vers une dictature globale.

Or cette piste est la plus stimulante que puisse à mon avis proposer Superman, personnage qu’il n’est pas intéressant de rendre mauvais parce que tous les lecteurs savent qu’il n’est pas mauvais, et que cela ne reviendrait qu’à trahir l’esprit du personnage. Alors qu’il est autrement plus pertinent et plus complexe d’imaginer que Superman s’octroie plus de pouvoir politique parce que ce serait la seule solution pour aider l’humanité de manière plus efficace, et que sa bonté et son altruisme soient les seuls moteurs d’une tyrannie évidemment incapable de rester rose.

Et il faut le dire, cela est amené avec une relative habileté, quand Superman affronte le puissant Dominus, et sort du champ de ruines produit par le combat à l’admiration éperdue du public et des médias, dont le narrateur s’exclame

Il ne semblait y avoir aucun doute : s’il existait, parmi les Olympiens, un Dieu de la Vérité et de la Justice, ce Dieu serait Superman.

Une telle admiration retranscrit assurément assez bien le ressenti qui serait le nôtre devant ces images, la médiocrité du dessin n’empêchant pas son efficacité à souligner l’impression de puissance qui se dégage du personnage. Or ce même Dieu de la Vérité et de la Justice annonce aussitôt que son adversaire s’est échappé, et que seule une « coopération globale » de toutes les forces gouvernementales et super-héroïques pourra permettre de traquer celui qui est sans doute l’ennemi le plus puissant jamais combattu. Naturellement l’expression est bien choisie, et l’argumentaire, même concis, fonctionne, Superman demandant par avance d’excuser les nécessaires mais temporaires intrusions dans les vies privées qu’il devra se permettre, et soulignant avec force la menace pour toute l’humanité que représente Dominus en liberté.

Ces intrusions, qui sont autant de restrictions aux libertés fondamentales et en particulier à l’intimité, permettent très vite d’obtenir des informations sur des actes criminels qui ne sont pas liés à Dominus, et donc d’endiguer presque tout à fait la criminalité au niveau planétaire. Pour centraliser ces recherches, les super-héros bâtissent une « Tour de Lumière » où siègent quelques-uns des principaux défenseurs du Bien, et à la tête des opérations, le héros le plus puissant de la planète, Superman naturellement. La grandiloquence de cette tour est maladroite, parce que le lecteur comprend d’emblée par sa seule architecture qu’il y a un problème, il ne connote simplement aucune humanité. Ou du moins cela confirme-t-il ses craintes, parce que le lecteur ne peut pas croire que Superman propose sans sourciller des mesures liberticides, même dans un projet parfaitement cohérent et apparemment bienveillant – ce qui prouve malheureusement que les auteurs de comics n’ont en général pas su envisager assez naturellement ce cas de figure.

 

Et le lecteur a évidemment raison : on découvre vite, d’une part que Dominus était en fait retenu captif sous la tour par un Superman qui prolongeait ainsi assez habilement sa mainmise, d’autre part – parce qu’il fallait une conclusion bien-pensante à l’histoire – que Superman était en fait Dominus et Dominus Superman, le super-vilain ayant le pouvoir d’altérer la réalité et donc les formes, ce à quoi le lecteur s’attendait, ne serait-ce que parce que Superman se comportait très durement avec ses coéquipiers, vendant un peu facilement la mèche.

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Comme vous le supposez, après un affrontement interminable et incohérent, Superman finit par vaincre Dominus, et annonce humblement qu’il va tout faire pour regagner la confiance du peuple.

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Cette conclusion est compréhensible mais regrettable. Elle pourrait expliquer de manière assez intéressante la méfiance du peuple pour son héros dans des aventures futures. Mais le projet était surtout stimulant en montrant que, pour vaincre le Mal, Superman n’avait pas d’autre solution que de prendre le pouvoir, et qu’en plus il y parvenait, la criminalité ayant presque disparu. Autrement dit, sans s’accaparer de fonction explicite (il ne se fait jamais appeler « Roi » ou quoi que ce soit d’approchant, sinon par les auteurs dans le titre), et en surveillant seulement mieux la Terre avec l’accord et l’aide des gouvernements et de tous les héros, il était effectivement parvenu à restaurer ordre et paix.

Mais comment Superman fait-il ordinairement le Bien ? Grâce à sa super-ouïe et sa vision à travers les murs, qui dans certaines aventures lui permettent de percevoir un danger à l’autre bout de la planète, il repère les criminels où qu’ils soient et les met hors d’état de nuire. Pour les trouver, il doit donc les chercher, et regarder ou écouter tout ce qui l’entoure, ses pouvoirs n’incluant pas le tri automatique des informations qu’il perçoit. Autrement dit, il est dans sa nature de nier l’intimité d’autrui pour le protéger. Cela étant admis, ce que Dominus fait dans Superman : King of the World n’est différent de ce que fait Superman habituellement que parce qu’il reçoit de surcroît le soutien unanime des nations et des héros, tous ligués contre un ennemi commun, les procédés étant les mêmes qu’à l’habitude, avec des résultats plus probants que jamais, et sans qu’aucune dérive violente ne soit suggérée à l’égard des citoyens.

Superman : King of the World a donc quelque chose d’extraordinaire, au pire sens du terme : il fait parfaitement l’apologie d’une protection au détriment des libertés fondamentales, que l’on peine même à qualifier de fasciste tant cette protection est valorisée par le dessin et l’écriture, et, n’assumant pas cette apologie, il prétend y renoncer en expliquant que ces actions bénéfiques n’ont pas été menées par l’altruiste Superman mais par le maléfique Dominus. Pour amusant que soit ce retournement du point de vue dramatique, il est d’une pauvreté hallucinante en termes d’enjeux, absolument rien n’étant résolu, comme si les auteurs s’étaient aperçus au milieu du comics de ce qu’ils faisaient, et avaient soudain décidé de tout achever en bataille générale, là où il aurait été plus fin de montrer ce que le pouvoir de Dominus avait de malsain, et de profondément différent d’un pouvoir similaire que Superman aurait exercé. À cette condition seule, Superman : King of the World aurait été le brillant éloge de la démocratie qu’il prétend être, avec son habile décomposition des étapes par lesquelles un état républicain devient fasciste, ou la percutante apologie d’une certaine autorité, plutôt qu’une histoire qui ne comprend pas où elle va dont les auteurs ne savent pas ce qu’ils font.

Siegfried « Moyocoyani » Würtz

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