[review] L’appel de l’espace

Après ma récente déclaration d’amour pour la trilogie new-yorkaise de Will Eisner, le père Noël (également prénommé Emilie) m’a apporté l’Appel de l’Espace, un récit du même grand auteur ayant pour sujet la possibilité d’un contact avec une forme de vie extra-terrestre. Will Eisner commence l’écriture de son récit en 1978, l’année même de la sortie de Rencontre du Troisième Type de Spielberg. En cette fin des années 1970, la vie extra-terrestre intrigue beaucoup, fait l’objet de programmes très sérieux et alimente les fantasmes les plus fous dans une ambiance de course à l’espace mâtinée de guerre froide.

Un résumé pour la route

appel-de-l-espace_1L’Appel de l’Espace est publié pour la première fois entre 1978 et 1980 dans Spirit Magazine. Le titre sort en album chez Kitchen Sink Press en 1983. En France, l’ouvrage connaît de multiples éditions dès 1984. La dernière édition en date est celle de Delcourt en 2011.

C’est dans le calme de la nuit de Mesa, au Nouveau-Mexique que les chercheurs de l’observatoire de radioastronomie sont soudainement tirés de leur torpeur par l’arrivée d’un message crypté venu, semble-t-il de l’étoile de Barnard. Que vont bien pouvoir faire les chercheurs d’une découverte aussi importante qui pourrait bien bouleverser notre monde à tout jamais ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

L’Appel de l’Espace est un titre d’anticipation politique assez dense et un récit surprenant. En effet, au vu du titre et des premières planches, le lecteur s’attend à une histoire faisant apparaître des petits hommes verts et à observer les réactions de l’humanité face à cette rencontre hors du commun. Or, Will Eisner prend son lecteur à contre-pied puisqu’il étudie avant tout les interactions entre les êtres humains et les conséquences de leurs choix plus ou moins heureux.

appel-de-l-espace_2La période à laquelle Will Eisner écrit ce titre est importante puisqu’on se trouve en pleine guerre froide malgré la volonté pacifiste du président Carter, alors que l’URSS installe des missiles en Europe de l’Est et se prépare à la guerre en Afghanistan. La guerre froide est également l’occasion depuis les années 1950 d’une course à l’espace  effrénée entre les deux camps. C’est dans ce contexte propice à la paranoïa et où les espions prolifèrent que Will Eisner installe son récit. L’auteur joue d’ailleurs tout au long de son histoire sur les antagonismes politiques jusqu’à les pousser à l’absurde pour bien en montrer les limites. Il joue aussi avec une très grande subtilité sur la psychologie de ses personnages et montre combien les choix, même les plus minimes peuvent avoir de terribles conséquences et des répercussions bien plus considérables qu’on ne pourrait l’imaginer. Les personnages enchaînent les mauvais choix, les quiproquos et les maladresses qui provoquent des réactions en chaîne faisant hésiter le lecteur entre le rire franc et la pitié pour ces individus aussi maladroits que malheureux, aussi flamboyants que pathétiques.

Will Eisner présente toute une galerie de personnages dont très peu sont des héros, des gens bien, ils sont tous corrompus par quelque chose : la cupidité qui amène des astronomes à chercher comment tirer profit d’une découverte, l’idéologie politique qui conduit à l’affrontement entre les blocs plutôt qu’à une coopération, le fanatisme religieux qui poussent certains vers une dérive sectaire ou le cynisme qui mène à trahir ses convictions pour préserver son pouvoir. Plutôt que de voir dans un éventuel contact avec une forme de vie extra-terrestre un événement extraordinaire, chacun pense avant tout à en tirer profit. Hormis Bludd qui reste fidèle à son devoir, tous les personnages présentés sont carrément pathétiques mais hélas terriblement réalistes. La classe politique est présentée soit comme corrompue soit comme facilement manipulable, y compris le président qui n’est finalement qu’une marionnette entre les mains de la Multinationale, une entreprise qui n’a pas de nom mais qui symbolise tous ces grands groupes cyniques qui prennent prétexte de tout pour s’enrichir quelles qu’en soient les conséquences humaines. Eisner montre ainsi l’importance de l’influence des lobbies économiques sur les décisions politiques et comment des candidats peuvent être suscités pour répondre aux besoins d’une oligarchie économique. Eisner glisse des allusions très claires aux présidence de Kennedy ou de Nixon et montre un président en fonction plein de bonne volonté mais faible et manipulable, est-ce le reflet de la présidence de Jimmy Carter, englué dans le deuxième choc pétrolier ? N’oublions pas que Carter a toujours dit avoir observé un OVNI, même s’il a, plus tard, minimisé son propos ce qui a peut-être inspiré Will Eisner.

Mais la fin des années 1970 est également marquée par la forte présence des sectes dans le paysage public. La présence de la secte du peuple des étoiles et son implantation dans un pays africain imaginaire fait écho à l’existence de mouvements comme celui de Jim Jones, le Temple du Peuple, qui crée une communauté au Guyana et pousse ses adeptes au suicide en novembre 1978. Mais le gourou de Will Eisner, Marco, rappelle plus encore David Berg qui se surnomme Moïse-David et fonde le mouvement des Enfants de Dieu qu’on appelle aussi la Famille.

appel-de-l-espace_3Dans l’appel de l’Espace, Will Eisner montre bien cette atmosphère particulière de la fin des années 1970 qui a vu le déclin du mouvement hippie et la montée des désillusions. Avec son jeu d’ombres et de lumières, ses gros plans sur des personnages hagards et angoissés, Eisner dépeint tous les doutes d’une société américaine dans laquelle le « no future » a remplacé les champs de fleurs. La paranoïa et la peur règnent en maître dans ces pages sombres magnifiées par un encrage à la fois puissant et subtil. On est totalement bluffé par les jeux d’Eisner dans des mises en page qui peuvent alterner des planches à la composition classique et des pleines pages majestueuses. On admire ces corps souples, voire élastiques qui se tordent de douleur ou qui s’affaissent sous le poids des remords. Je suis particulièrement admirative de la manière dont Eisner représente le climat et est capable de nous en faire ressentir les effets lorsqu’une pluie diluvienne enrobe ses personnages ou lorsque la neige vient glacer leurs os. L’artiste sait aussi jouer des bulles et des textes, alternant des pages presque muettes et des planches très bavardes, jouant ainsi sur des rythmes différents.

Alors, convaincus ?

On serait bien difficile de ne pas être subjugué par ce petit bijou. Graphiquement, on retrouve tout ce qui fait la grandeur de Will Eisner : composition inventive et majestueuse, encrage magnifiant les expressions des individus, fluidité des mouvements, tout est splendide et chaque détail compte. Concernant le fond du récit, Eisner livre, à son habitude, des caractères très justes dont on sent qu’il a pris le soin de les étudier de près tant leurs petits travers sont ciselés. Médiocrité horripilante, naïveté touchante, calculs horrifiants suintent des pages de l’Appel de l’Espace, faisant de cet ouvrage un formidable et épouvantable reflet de son temps.

Loin d’être une simple histoire de contact avec les petits hommes verts, ce récit nous plonge dans les tréfonds de l’âme humaine et explore toute la palette des sentiments humains qui nous conduit de l’irresponsabilité la plus néfaste à l’altruisme. Cette peinture sociale désespérée et tendre à la fois est à contempler d’urgence si ce n’est déjà fait.

Sonia D.

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