[review] Contro Natura

Les animaux anthropomorphes sont utilisés régulièrement dans la bande dessinée et permettent des métaphores sociales un tant soit peu distanciées ou provoquent l’empathie du lecteur ou du spectateur. Pourtant, avec Contro Natura, c’est bien d’une société qui pourrait être bientôt la nôtre que Mirka Andolfo veut nous parler. La vivacité de ce récit, qui peut également être vu comme une enquête policière mâtinée de paranormal, plaira aussi à ceux qui recherchent une bonne histoire d’action.

Un résumé pour la route

contro_natura_1Contro Natura est l’oeuvre d’une scénariste et dessinatrice italienne, Mirka Andolfo. L’ouvrage est édité en Italie chez Panini Comics et en France chez Glénat Comics en 2018.

Leslie est une jeune truie qui vit en colocation avec sa copine souris Trish. Elle va bientôt atteindre ses vingt-cinq ans, âge fatidique avant lequel toute personne doit se marier. Mais attention, on ne peut choisir qu’un partenaire de la même espèce que soi et bien sûr, du sexe opposé pour pouvoir évoluer dans une société très conformiste, exaltant la famille traditionnelle. Hélas, Leslie rêve surtout d’amours interdites avec un mystérieux loup blanc et ne semble pas très pressée de se voir passer la corde au cou. Qui est cet inconnu qui peuple ses rêves fantasmatiques et Leslie va-t-elle pouvoir échapper au destin que la société prévoit pour elle ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

contro_natura_2Contro Natura met en scène des animaux anthropomorphes, ce qui n’est pas forcément très neuf  mais qui permet parfois d’évoquer des sociétés dystopiques sans se référer de manière directe à la nôtre. L’héroïne est donc une jeune truie romantique aux cheveux bleus, Leslie, perturbée par un rêve récurrent, érotique qui la met dans les bras d’un vigoureux loup blanc. Quand Leslie émerge de ce rêve, elle part au travail et traverse une cité entièrement peuplée d’écrans où l’on peut voir défiler des messages qui mettent en avant la défense de « la famille traditionnelle » présentée comme « saine » et qui enjoignent les individus à se marier avant 25 ans pour profiter des aides de l’Etat. Le lecteur découvre ces discours, également relayés par la télévision qui conspue les unions contre nature, avec un certain malaise. On a vraiment l’impression d’être dans un univers où les intégristes de tout poil seraient parvenus au pouvoir et imposeraient leur vision étriquée de la société. On se demande donc si le rêve de Leslie n’est pas avant tout un échappatoire, un refuge contre des lois trop strictes qui l’empêcheraient de se réaliser pleinement.

Toutes les espèces animales travaillent ensemble, même si elles ne peuvent pas avoir de rapports amoureux. Leslie bosse donc pour un immonde crocodile libidineux, misogyne et absolument odieux avec ses employés. Ses amis sont Trish, une souris et Derek, un bouc qui doit cacher son homosexualité sous peine d’être arrêté. Le mariage à 25 ans est presque obligatoire car les célibataires sont soumis à une pression fiscale épouvantable. On voit les protagonistes chercher des stratégies pour tenter de vivre malgré cette société oppressante et l’Etat organiser la vie des citoyens afin que ne puissent vivre correctement que les individus dits « de race pure » et que les relations contre nature soient éradiquées. L’Etat va jusqu’à organiser des mariages arrangés pour contraindre les individus à fonder une famille et rentrer dans le moule. Mirka Andolfo démontre combien la contrainte est loin d’épanouir les gens, bien au contraire, ils vivent pour certains une existence morne, faite de frustrations et de rancœurs qui peuvent les pousser aux pires extrémités. Le lecteur se souviendra que cet état de fait n’est pas si lointain dans nos sociétés européennes et existe encore dans de nombreuses régions du monde où l’amour doit céder le pas à la tradition ou à l’honneur familial. J’avoue que la société dépeinte par Andolfo me fait frissonner et est un véritable repoussoir. L’autrice montre bien aussi comment certains protagonistes sont pris dans l’engrenage de leur fanatisme et de leur militantisme et ont bien du mal à revenir en arrière après que leurs actions aient entraîné les pires abominations. Andolfo livre tout de même un message d’espoir en montrant que si certains se perdent à jamais, d’autres tentent de réparer leurs erreurs.

contro_natura_3Si Contro Natura est avant tout la critique d’une société livrée au pire fanatisme, Mirka Andolfo y ajoute de manière étonnante un tournant ésotérique qui peut surprendre. Leslie est, en effet, poursuivie par une entité qui veut en prendre possession. Cela occasionne un changement de ton dans ce récit et le lecteur se demande dans un premier temps ce que cette touche mystique peut bien apporter à un titre jusque là plutôt politico-policier. Mais finalement, lorsqu’on parle d’une société attachée aux valeurs traditionnelles et religieuses, quoi d’étonnant à croiser des divinités prêtes à tout pour régner sur une humanité qui cherche un sens à son existence ? Mirka Andolfo souhaite-t-il nous dire qu’une bête féroce se tapit au fond de chacun d’entre nous et ne demande qu’à prendre le contrôle de notre vie si on se laisse tenter ? Le parcours et le combat de Leslie la jeune truie est là pour prouver qu’il est toujours possible de résister aux pressions sociales et aux pulsions de mort qui nous assaillent.

Le trait de Mirka Andolfo est, quant à lui, virevoltant. Il met en valeur ses personnages dans des poses sensuelles voire érotiques sans vulgarité et passe avec bonheur des scènes mystiques aux courses poursuites les plus endiablées. Son découpage dynamique s’adapte parfaitement à son discours. Les couleurs contrastées ajoutent à la vivacité du récit.

Alors, convaincus ?

Si Mirka Andolfo ajoute un ton plus ésotérique à la seconde partie de son histoire, il ne perd toutefois pas de vue son propos principal qui reste la dénonciation d’une société étriquée, enfermée dans ses préjugés, obligeant les individus à un conformisme souvent douloureux. Les personnages d’Andolfo sont attachants et l’autrice sait éviter les clichés tout en permettant à son lecteur de réfléchir aux conséquences d’une société qui cherche le contrôle absolu de sa population. Une bonne surprise sur le fond et un récit agréable sur la forme.

Sonia D.

 

Publicités