[review] New York trilogie intégrale

C’est un poncif d’écrire que Will Eisner est un monument du neuvième art mais il est encore bien plus que cela. Eisner est un conteur, un auteur marqué par le cinéma, le polar ou la littérature, un artiste qui sait regarder les gens simples et restituer leur existence dans ce qu’elle peut avoir de plus banal ou de plus cruel. La sortie de sa trilogie sur New York en intégrale chez Delcourt est l’occasion de lire ou de relire cet auteur magistral.

Un résumé pour la route

NewYorkTrilogie-Integrale_1New York trilogie est entièrement scénarisé et illustré par Will Eisner. Il se compose de trois parties : La Ville, l’Immeuble et Les Gens allant ainsi du général au particulier, d’une entité abstraite à la rencontre de vies plus concrètes. Cette intégrale, publiée chez Delcourt en 2018, reprend donc New York : The Big City, publié pour la première fois aux Etats-Unis en 1986 chez Kitchen Sink Press et The Building, paru chez le même éditeur en 1987.

Dans ce très beau volume, Will Eisner évoque sa ville à travers l’architecture new yorkaise mais également les bruits et les vies qui s’entrechoquent aux détours des ruelles enfumées ou des avenues impersonnelles. Cette trilogie, plus qu’un hommage, est avant tout un portrait à la fois tendre, triste et parfois cruel de Big Apple et de ses habitants par un Will Eisner qui sait capter avec humour et acuité tous les petits détails de la vie quotidienne.

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Si on lit souvent que Big City et The Building sont une déclaration d’amour de Will Eisner à New York, il ne faudrait pourtant pas en déduire que l’auteur nous offre un portrait idyllique de cette ville-monde. A travers des récits courts, souvent muets, Eisner fait surgir devant les yeux de son lecteur la vie quotidienne des habitants de celle qu’il nomme tout simplement « La Ville » – le mot New York n’est jamais explicitement indiqué, même si la localisation des aventures des personnages de Will Eisner est évidente. L’artiste ne s’intéresse que rarement aux beaux quartiers et aux hautes sphères.

NewYorkTrilogie-Integrale_2Il présente des gens simples, englués dans leur quotidien parfois morne ou angoissant et des quartiers modestes, enfumés et encombrés. La première page de La Ville s’ouvre d’ailleurs sur la vision d’un cloaque dont le talent de l’auteur nous permettrait presque de ressentir la puanteur qui s’en dégage. Pas très engageant et pourtant : cette simple bouche d’aération maculée de fientes et d’immondices est le témoin muet et objectif de scènes de vie dont elle est le seul point commun. Des couples qui se déchirent, un solitaire un peu joueur, un voleur à la tire ou des gamins chamailleurs, toute une galerie de personnages ordinaires défilent au dessus de cette grille, réceptacle de toutes leurs improbables archives égarées.

Eisner montre aussi combien la vie new yorkaise se déroule en dehors des appartements, avec de très belles scènes sur les perrons si magnifiquement dessinés par l’artiste qui dépeint des sociabilités d’escalier, des amourettes de trottoirs ou des solitudes en bas des marches. Il dépeint aussi les sports de rue ou les musiques urbaines qui disputent la vedette aux klaxons sonores ou aux bruits du métro ou des éboueurs qui troublent le silence nocturne. Ce bruit est, sous la plume d’Eisner, aussi bien un élément agressif qui empêche parfois toute forme de communication et un réconfort quand il permet de rassembler autour d’une mélodie. Mais la solitude semble être le lot de nombreux habitants et l’on ne peut qu’avoir le cœur serré en lisant Petit Sermon où un pauvre homme s’égosille seul à prêcher l’amour face à des immeubles qui semblent sans âme.

Ce qui m’a interpellée également, c’est l’attention portée par l’auteur au mobilier urbain, ces choses qu’il appelle des « sentinelles et qui nous entourent, auxquelles on ne prête plus attention mais à qui Eisner prête presque une vie propre, qu’il s’agisse des poubelles, réceptacles de petits morceaux de vie ou des bouches à incendie qui deviennent vite des occasions de jeu ou des boîtes aux lettres devant lesquelles des vies semblent se jouer. La fascination d’Eisner pour les égouts ou les poubelles est intéressante car il nous interroge sur ce que nos déchets disent de nos vies. La Rivière préfigure presque le ça de Stephen King – paru en 1987 –  avec un enfant dont le bateau en papier est entraîné vers des égouts.

Eisner ne cache rien de ce qui, dans une ville aussi immense que New York, participe de l’aliénation de ceux qui l’habitent : il montre l’indifférence de chacun à ses frères humains quand les New Yorkais se pressent dans le métro bondé, lorsqu’ils déambulent dans les rues avec le regard hagard ou le pas pesant. Il dépeint des citadins fatigués, oppressés et presque déshumanisés. Et pourtant, il montre aussi combien il est difficile d’échapper à une telle vie : lorsqu’un couple tout joyeux déménage à la campagne, il a tôt fait de revenir, appelé par les sirènes d’une vie qu’il semblait pourtant rejeter avec force. Le passage d’Eisner sur les fenêtres n’est pas sans rappeler par instant le Fenêtre sur Cour d’Alfred Hitchcock mais l’auteur montre d’autres scènes terribles mettant en avant la condition misérable et le sort terrible de travailleuses pauvres comme dans Sortie de Secours.

Si les fenêtres abritent des regards indiscrets, les murs de la Ville sont aussi des figures à part entière de la vie de la cité, enfermant les individus sans horizon, les entraînant dans des labyrinthes anxiogènes, les mettant à l’abri d’un toit rassurant ou leur permettant d’exprimer un talent parfois relatif. Eisner montre aussi des murs qui tombent et une ville qui se transforme : des petits jardins urbains qui résistent face à une urbanisation galopante ou des vieux immeubles qui cèdent sous les coups de la modernité. C’est aussi l’occasion pour l’artiste d’évoquer l’esprit de quartier, rappelant que pour ses habitants, un bloc – quartier – « c’est l’univers ! C’est le monde des voisin pénibles, des concierges bavardes, des garnements qui s’égaillent en bandes, des nouveaux arrivants ou de ceux qui partent, chassés par un embourgeoisement inévitable. Le quartier, c’est aussi l’endroit vers lequel on revient avec nostalgie, même lorsqu’on a réussi à s’en extraire.

NewYorkTrilogie-Integrale_3Dans le récit intitulé L’Immeuble – The Building – formant la deuxième partie de cette trilogie, Will Eisner retrace l’histoire d’un building et des personnes qui le fréquentent. Le design de cet immeuble évoque clairement celui du Flatiron Building qui forme un angle entre la 5e Avenue et Broadway. Comme il avait commencé à le faire à travers quelques vignettes dans la partie précédente, Eisner s’interroge sur les mutations urbaines, la disparition des vieux immeubles qui font place à des bâtiments plus modernes et impersonnels. Pour Eisner, un immeuble est aussi le réceptacle des vies humaines dont ses murs sont inévitablement imprégnés, allant presque jusqu’à lui insuffler une vie propre. Même après la disparition de l’immeuble, les fantômes des vies passées continuent à hanter le lieu. Le récit d’Eisner est terriblement beau et poétique mais également empreint d’une grande tristesse. C’est un morceau d’anthologie à la fois par la beauté du texte mais aussi par le trait extraordinaire d’Eisner qui joue comme ils sait si bien le faire avec la perspective, donnant à ses architectures des airs d’infini. L’encrage de l’auteur ajoute de la profondeur et de la mélancolie à un récit d’une beauté sans emphase.

NewYorkTrilogie-Integrale_4C’est dans la troisième et dernière partie, intitulée « Les Gens », que Will Eisner s’attache encore davantage à peindre l’âme humaine. Il présente son travail comme « une étude archéologique sur les gens de la ville » et se met d’ailleurs en scène avec son carnet de croquis. Le premier des personnages dépeint par Will Eisner est le Temps, celui qui influe sur les vies humaines, celui qu’on voit filer à toute allure, le temps après lequel on court. L’auteur dépeint des gens qui courent, dans tous les sens, dans tous les recoins de la ville pour être à l’heure au travail, à un rendez-vous amoureux. L’humain ne gagne jamais dans sa course contre la montre et Eisner montre des individus harassés, dépassés par le rythme de l’horloge, rappelant le poème de Baudelaire : « Souviens-toi que le Temps est un joueur avide, Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi. »

Poursuivant son voyage initiatique au cœur de la cité, Eisner s’intéresse aux odeurs : pollution s’exhalant des pots d’échappements, odeurs alléchantes de nourriture s’échappant des échoppes, Eisner nous fait presque ressentir physiquement ces relents bigarrés. L’autre préoccupation du citadin est sa relation à l’espace et parfois à son absence : la sensation d’étouffement sourd des bouches de métros dans lesquels des individus s’entassent tant bien que mal, des appartements surpeuplés et des trottoirs encombrés. Les gens se heurtent, se bousculent, s’entrechoquent à pied ou en voiture, ils se croisent mais ne se voient pas laissant un malheureux mourir d’un malaise cardiaque devant les yeux mornes des passants indifférents. Eisner dénonce l’anonymat dans lequel les citadins se fondent qui reste désespérant bien que parfois confortable. L’auteur enchaîne les récits effrayants comme Sanctum dans lequel l’erreur d’une rédactrice trop pressée fait mourir par erreur un pauvre hère qui ne parvient pas à prouver son identité et finit misérablement sur les bords de l’Hudson. Le Pouvoir est une autre histoire profondément marquante d’un homme affublé d’un don extraordinaire qui ne cherche que l’amour et qui ne trouve en face de lui que manipulations et intérêts particuliers. L’ultime récit, Combat Mortel, raconte l’histoire de deux bibliothécaires célibataires qui pourraient former un couple idéal si la mère d’Herman n’avait pas décidé de garder son fils pour elle seule. Eisner dresse le portrait d’une mère juive abusive, retenant prisonnier son enfant et provoquant in fine son malheur.

Ces trois dernières histoires sont magnifiquement écrites et illustrées, Eisner maniant le clair-obscur avec brio, jouant avec l’encrage pour instiller des ambiances sombres et dramatiques, offrant des tableaux de personnages pathétiques et écrasés par le sort et la société qui les entoure. Une conclusion en forme d’apothéose pour ce titre sublime.

Alors, convaincus ?

Comment ne pas l’être devant une telle démonstration : Will Eisner dépeint New York sans concession dans une mise en scène qui tient à la fois du regard cinématographique et de l’animation. L’auteur ne décrit aucune situation idyllique, il évoque des rues encombrées, des odeurs méphitiques, des immeubles branlants et des gens souvent en difficulté dans un monde où l’anonymat prédomine. Pour illustrer ses propos, Eisner joue sur une architecture parfois vertigineuse et écrasante, alterne les gros plans sur les visages effrayés et les plans d’ensemble où l’individu semble disparaître dans une masse informe.

Pourtant, malgré ce pessimisme qui semble émaner de ces pages magistrales, Eisner aime profondément ses sujets, même s’il ne peut les sauver de leur destin souvent cruel. Il démontre combien chaque individu pourrait s’en sortir avec un peu plus de chance et un peu d’empathie. Il offre aussi de petits moments de bonheur quand il dessine des gamins pataugeant simplement dans une flaque d’eau, peuplant la rue de leur rire cristallin ou lorsque deux individus s’étreignent semblant seuls au cœur de la foule.

Plus qu’un bon ouvrage, la trilogie de Will Eisner est un véritable trésor qu’on ne se lasse pas de lire et de contempler, une de ces lectures qui marquent une vie.

Sonia D.

 

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