[review] Bloodshot Intégrale

Bloodshot était sans doute une des dernières séries de Valiant/Bliss comics que nous n’avions pas encore chroniquées à l’exception du titre Bloodshot Salvation . L’occasion de la sortie de l’intégrale était trop belle pour rattraper ce fâcheux oubli.

Un résumé pour la route

Bloodshot_1Cette intégrale rassemble les épisodes Bloodshot 0 à 13 puis 24 et 25, Bloodshot & The H.A.R.D. Corps 0, 14 à 23, Archer & Armstrong 18 et 19, Harbinger War 1à 4. Il s’agit donc de l’ensemble des épisodes de la relance du titre jusqu’à Bloodshot Reborn y compris les crossovers. Ils ont été publiés en juillet 2012 et novembre 2014 chez Valiant Entertainment. En France, l’intégrale a été publiée par Bliss comics en avril 2018.

Les scénarios sont de Duane Swierczinscy (Iron Fist) jusqu’au numéro treize puis les scénaristes se multiplient dont Joshua Dysart (Unknow Soldier, Harbinger War) et Christos Gage (Wildstorm, Buffy). Sur plus de trente épisodes, l’intégrale rassemble de nombreux dessinateurs dont Manuel Garcia (Avengers, Mystique, Robin), Arturo Lozzi (Ghost Rider, X-O Manowar), Barry Kitson (Batman, Supergirl and the Legion of Super-Heroes) et Emanuela Lupacchino (X-Factor, Supergirl).

Ray est un soldat de l’armée américaine qui, chaque jour, fait son devoir pour défendre son pays et sa famille lors des missions périlleuses. Pour cela, il a accepté de recevoir dans le corps des nanites qui lui permettent d’avoir une force et une résistance hors du commun, de guérir très vite. Enfin c’est ce qu’il croit… Il est en fait manipulé par un groupe secret, le Projet Rising Spirit qui efface ses souvenirs après chaque mission pour lui en implanter de nouveaux afin d’en faire une arme parfaite. Revenant d’une mission, il commence à avoir des visions de ses faux souvenirs et réalise l’ampleur du mensonge. Il fera alors tout pour fuir et se venger du Projet Rising Spirit.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Au départ, une courte description de pouvoirs est faite par une jolie illustration sur la première page du volume. L’épisode sept sur une ancienne mission de Bloodshot permet aussi de comprendre comment il manipule ses différents pouvoirs – il peut se rendre invisible. L’aspect visuel de ce combattant est assez réussi même si on est assez éloigné de la tenue de camouflage – sa peau est toute blanche avec un cercle rouge sur le torse.

Dès le prologue, l’action démarre très vite et les premières pages semblent montrer un récit nationaliste et guerrier mais ce mythe est déconstruit avec acidité dès le premier épisode. Bloodshot est une série antimilitariste. Il a été conçu comme une arme parfaite par le complexe militaro-industriel. Il est manipulable, sans traumatisme ou remord mais reste motivé par des idées patriotiques et pour sauver sa famille. Objectivement, cette arme jetable et réutilisable est en fait un monstre. Ray découvre la vérité en accédant à son intérieur, aux nanites. Dans le premier épisode, Valiant recrute à nouveau deux dessinateurs pour montrer deux réalités différentes : Manuel Garcia et Arturo Lozzi. Les faux souvenirs de Bloodshot ont des tons pastel. C’est trop propre pour être vrai, ce qui sera révélé ensuite.

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Les nanites utilisent des faux souvenirs pour parler à Ray. Les autres ne voient rien et le prennent pour un fou. Dans l’épisode sept, on comprend que le Projet Rising Spirit se plaint des dommages collatéraux de la violence des combats sur les soldats et un scientifique, Rees, a dû implanter à Ray une conscience réduite. L’épisode sept décrit par l’héritage du projet Bloodshot, une histoire du bourrage de crâne. La folie peut être créée par l’État ce qui rappelle des films paranoïaques des années 1970 comme Marathon Man ou Les Trois Jours du Condor. J’ai l’impression qu’il profite aussi de ce récit pour se moquer des dialogues de films d’actions des années 1980 – « ce que je vais faire te fera bien plus mal ».

En écoutant les résumés sur la série Bloodshot (ce qu’il ne faut jamais faire), ce n’était pas le personnage de Valiant qui m’emballait le plus. J’y voyais un mélange de Punisher et de Wolverine mais j’ai été très heureusement surpris. Loin d’être une série d’action sur un justicier, Bloodshot est surtout une série engagée et réaliste – Ray peut être complètement démantibulé. Prévenons les lecteurs innocents… ou les amateurs d’hémoglobine : les corps explosent et le sang gicle. Bloodshot est un Wolverine plus réaliste car on voit plus crûment les inconvénients de son pouvoir de guérison – des os qui sortent des blessures et qu’il utilise pour tuer.

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Il y a un paradoxe entre les nanites qui ont l’esprit de conservation et Bloodshot qui ne veut que sauver les autres. En effet, les nanites peuvent aussi être dangereuses car Bloodshot, contrôlé par les nanites, a détruit une ville secrète. Elles le poussent aussi vers une constante recherche de protéines pour se guérir, ce qui peut être assez gore – il se nourrit de viande crue dans des abattoirs, sur des cadavres humains et accepte que les nanites se nourrissent de son corps comme des vampires. Les nanites sont un virus conscient. En parlant à son corps, Bloodshot montre qu’il veut retrouver le contrôle de son corps et de son passé. Le récit de cette prise de contrôle pourrait être une parabole d’un ado qui découvre les changements de la puberté.

Manuel Garcia a un style réaliste magnifié par un très bon encrage et des belles couleurs qui sont parfaitement adaptés à ce récit. De nombreux éléments sortent du cadre pour rendre l’image plus dynamiques et l’organisation des pages est très variée. Il a même des trouvailles graphiques intéressantes. Dans l’épisodes cinq, plusieurs personnages parlent en voix off et proposent un récit différent. Garcia le montre par la typographie des bulles – des carrés simples pour les femmes et un design différent pour le dialogue par radio et les interventions des nanites en jaune.

Duane Swierczinscy réussit à écrire des récits très rythmés mais en même temps assez profonds – on peut y voir un récit sur le mensonge du complexe militaro-industriel, la place de la famille. Dès le troisième épisode, il installe les différents groupes de cette histoire plus complexe que prévu : Bloodshot, des terroristes pas si méchants finalement et le très trouble projet Rising Spirit. Est-ce une agence gouvernementale ou une compagnie privée ? Ce n’est pas clair. Le scénariste mène d’une manière très fluide la découverte du passé tout en suivant l’action. L’humour au second degré est très peu présent ce qui est une bonne chose. Bloodshot est écrit à un moment précis de l’histoire des États-Unis : en réponse aux attentats du 11 septembre 2001, l’armée américaine intervient à l’étranger pour lutter contre l’« axe du mal » selon Bush Jr. Mais l’auteur ne croit plus dans les théories de l’État ce que montre Atlee, une ville souterraine détruite issue d’un projet militaire, dont personne ne connaît l’existence.

Bloodshot, en s’échappant, part à la recherche d’un souvenir fabriqué. Il a été programmé pour tout faire pour sa famille et veut donc la retrouver mais laquelle est-ce ? Cela pose le problème du vrai et du faux. Non seulement les médias mentent, mais on ne peut plus se fier à ses propres souvenirs. Cependant, le scénariste ne tombe pas dans l’attaque systématique des « fake news », il montre que ma télévision peut aussi servir à dénoncer les secrets d’État. Le mensonge ne vient pas seulement de l’État mais aussi des individus – le savant Kuretich ment à Bloodshot car il est associé à la fondation Harbinger d’Harada. Personne ne dit la vérité.

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Plus globalement, Swierczinscy dénonce tout ce qui entrave la liberté de l’individu : l’Etat mais aussi l’éducation – Gamma Mélissa est une nounou tortionnaire du Projet Rising Spirit qui glisse des médocs dans le lait des cookies et sa puissance vient de la peur des autres. Le scénariste se place clairement pour la défense des citoyens libres et refuse la violence. Une infirmière illustre une citoyenne ordinaire plongée dans l’impossible : « mais vous allez arrêter de vous tuer les uns les autres ! » L’attaque du projet pour récupérer ses souvenirs, très bien racontée, montre que l’individu peut s’en sortir. On a cependant l’impression d’avoir manqué des épisodes – Comment a-t-il retrouvé Emmanuel Kuretich, le savant rebelle qui a permis à Bloodshot de se réveiller ? Lors de cette attaque, Bloodshot qui veut être libre s’oppose au commando Chainsaw, soldats aussi modifiés mais dociles et qui aiment faire souffrir. Ils sont dirigés par un homme tronc raccordé à des écrans pour diriger les soldats bioniques. Ce chef est tué en débranchant les câbles, des connexions d’obéissance alors que Bloodshot est libre.

Ce récit est aussi une question morale sur le bien et le mal. Bloodshot a été conditionné pour tout faire, même le mal, au nom d’un bien supérieur : la patrie et la famille. Mais, en rencontrant les enfants psiotiques capturés par le Projet Rising Spirit, la moralité douteuse de Bloodshot est brusquée par la naïveté des enfants. Ces psiotiques sont un substitut aux enfants imaginaires dans les souvenirs factices de Bloodshot. Alors qu’Harada veut exploiter les enfants, Ray est un père hyper protecteur mais ne sait plus transmettre son affection Il veut les protéger mais ces enfants enlevés à leur famille n’ont plus de morale et certains tuent des êtres humains pour survivre sans remord.

Bloodshot_5Le crossover Harbinger War est aussi l’occasion de croiser le H.A.R.D. CORP, un commando de bras cassés créé par le Projet Rising Spirit – un génie attardé, un vagabond accro et une myopathe. Ils reviennent au combat pour oublier leurs difficultés dans la vie civile ou retrouver le frisson fournit par les implants. Mon plus grand plaisir avec Valiant c’est que, contrairement à Marvel et DC, c’est un petit univers et donc on croise sans arrêt les mêmes acteurs. On comprend qui sont les différents personnages et on connaît leurs aventures sans avoir besoin de lire des dizaines de séries. Par exemple, on voit que le Projet Rising Spirit est lié à la série Harbinger : les cauchemars de Mélissa montrent comment il a enlevé des enfants psiotiques. De plus, il y a une plus grande tension quand on lit ces récits. Contrairement à Marvel et DC, ici tout peut arriver – beaucoup d’enfants psiotiques meurent.

Dans Bloodshot zéro, Matt Kindt prend la place de Duane Swierczinscy et creuse le passé de Bloodshot. Il replace le projet dans le temps long – Rising Spirit et les Bloodshot existent depuis la Deuxième Guerre mondiale. On suit l’histoire par le récit d’un scientifique qui aurait doté les nanites d’une âme en accélérant leur vitesse de réflexion mais la conscience du corps originel de Bloodshot serait morte. C’est très intéressant car cela modifie complètement la vision précédente. Ce n’est pas Bloodshot qui contrôle les nanites mais ce sont elles qui ont construit sa pensée.

Cependant, cette version sera peu développée ensuite. Joshua Dysart et Christos Gage choisissent en effet de faire de Bloodshot une série d’équipe avec le H.A.R.D. corps et d’utiliser Harada qui a capturé Bloodshot et récupéré les nanites pour les étudier. Ce choix ne m’a pas convaincu. De plus, les dessinateurs changent trop souvent. Débarrassé de ses nanites, Bloodshot accepte de diriger les H.A.R.D. corps pour retrouver son passé. Ce n’est pas crédible. Pourquoi retourner vers ceux qui l’ont torturé ? Bloodshot devient plus proche d’une brute avec une conscience politique dans de bonnes histoires d’action mais sans plus. On perd l’homme perturbé par ses souvenirs fictifs qui faisait le sel du premier arc. Le Corps ressemble à la Suicide Squad avec un mort à chaque mission. Bloodshot passe presque au second plan et devient juste arme ultime.

Malgré ce léger bémol pour la fin de la série, il faut signaler la superbe édition par Bliss comics : un prix imbattable pour plus de 900 pages de bd, un volume solide, l’ensemble des très belles couvertures, un sommaire très précis sur les équipes créatives et de très nombreuses pages de bonus dont des esquisses. Cette intégrale est aussi un moyen de trouver des récits introuvables ailleurs comme Harbinger wars ou des épisodes d’Archer & Armstrong. J’avais déjà lu Harbinger wars mais inséré dans cette intégrale, il est très amusant de relire le même récit sous un autre angle.

Alors, convaincus ?

L’intégrale Bloodshot est divisée en deux parties : une première moitié orientée vers l’action sur un soldat sans nom à la recherche de son passé qui culmine avec le crossover Harbinger Wars puis Bloodshot s’associe avec une troupe d’élite génétiquement modifié, le H.A.R.D Corps. Certes sur un tel nombre d’épisodes, il y a parfois des creux mais l’Intégrale Bloodshot est un superbe volume bien au-dessus de la production actuelle des comics. C’est de plus une bonne porte d’entrée car on y trouve des épisodes d’Archer & Armstrong et surtout d’Harbinger, une autre série majeure de Valiant.

Thomas S.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Blondin dit :

    Entièrement d’accord! Très agréable surprise que ce gros volume qui donne envie de découvrir les personnages secondaires que sont Harada et les Harbringer. Par contre attention, il vaut mieux lire Bloodshot Rebord avant Salvation même si ce n’est pas indispensable.

    Aimé par 1 personne

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