[Review] Eternity

Lors de son interview, Florent Degletagne de Bliss comics nous avait parlé avec passion de la série Divinity. N’ayant jamais lu cette série, j’ai profité de l’édition de la suite, Eternity, pour découvrir un nouvel univers de Valiant.

Un résumé pour la route

Eternity_1Revenant d’une expédition dans l’espace, une navette soviétique a disparu. Plusieurs cosmonautes sont revenus des décennies plus tard. Dotés de pouvoirs puissants, ils sont devenus l’équivalent de dieux. Cette arrivée a bouleversé la géopolitique de la Terre car, en transformant la réalité, la Russie est devenue la puissance absolue. Abram Adams a annulé l’hallucination collective et fait revenir la terre au point de départ. Satisfait d’avoir remis le monde sur le bon chemin, il rentre rejoindre sa femme, Myshka, en Russie mais tout son équilibre est bouleversé car sa femme est enceinte.

On retrouve la même équipe créative que dans Divinity. Le récit est écrit par Matt Kindt (Divinity, X-O Manowar) qui, à l’image de Jeff Lemire à la particularité d’alterner des bd underground qu’il réalise intégralement (Super Spy) et des scénarios pour Valiant. Les dessins sont de Trevor Hairsine (Judge Dredd, Sentry) que je ne connaissais pas du tout avant de lire ce tome.

Ce volume est édité en France depuis octobre par Bliss comics et aux États-Unis en par Valiant Entertainment entre août 2017 et janvier 2018.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Le premier épisode sert en fait à faire le lien avec Divinity pour les nouveaux lecteurs. Grâce à cela, on peut tout comprendre sans avoir lu la série précédente. On voit aussi les principaux héros Valiant – Bloodshot, Harada, Ninjak, X-O Manowar. C’est donc une très bonne porte d’entrée pour découvrir cette maison d’édition. Ces épisodes pour les néophytes sont toujours bien faits car ils sont inscrits sans forcer dans l’histoire.

J’ai visuellement été bluffé par cette peinture par Renato Guedes. Il insiste peu sur les visages mais ce sont des pages d’ambiance où le flou domine grâce la couleur peinte sans encrage. Cet épisode m’a donné envie de lire Divinity.

Dans l’épisode trois, quelques cases nous informent sur l’adolescence d’Abram en Russie – la lutte contre la ségrégation aux États-Unis alors qu’il est insulté en U.R.S.S. J’avais déjà croisé ce personnage dans Imperium. On découvre les super-héros russes qui sont des références à l’histoire russe – Baba Yaga sorcière des contes de fées russes et la Pionnière, sculpture soviétique de l’exposition universelle à Paris et symbole de la propagande communiste. Eternity est aussi le récit d’un fan de roman de science-fiction bon marché qui a réalisé son rêve d’être cosmonaute. Pour Kindt, Eternity est un récit sur la fiction et l’impact qu’elle a sur nos vies.

Cette bd est aussi un très émouvant récit sur la famille. Comme Bloodshot Salvation, le premier épisode débute par la nouvelle vie de famille harmonieuse du héros. Plus loin, Abram affirme dans cet ordre : « Je suis un père, un mari, un homme, une idée » Mais ses pouvoirs le sortent de l’ordinaire. Pour Kindt, l’inégalité vient de l’éducation donnée par les parents. L’enfant est présenté comme un messie. Abram refuse ce destin et veut le garder près de lui alors que Nichka est plus partagée. La paternité – et donc la création artistique – pose question : pourquoi créer une œuvre et un être ? Pourquoi créer de la vulnérabilité ? pour Abram et donc le scénariste, la création d’un être et d’une œuvre est un moyen de rétablir l’équilibre, de se battre sans violence. J’ai trouvé cette idée passionnante.

Sur Terre, la venue de Divinity a aussi changé la donne. Une religion s’est créée autour de Divinity et de la rédaction d’un Évangile par le terrien David Camp. Ses fidèles se nomment Eternity. Pourtant, Divinity ou Abram Adams refuse d’intervenir même pour le bien. Vérité et mensonge sont omniprésents dans le récit autour de la religion, des motivations de chacun, des origines de certains.

Eternity_2

On découvre en parallèle le monde extraterrestre qui a apporté sa puissance à Abram. L’éditeur cite en référence Moebius et le Quatrième Monde de Kirby mis j’ai plutôt pensé à Jim Starlin. Le décor de Trevor Hairsine est bluffant avec des mains gigantesques tenant un plateau avec une tour en métal sur un ciel zébré de bandes de lumière. Le coloriste apporte un vrai plus avec de superbes couleurs vives. Sur cette planète, chaque être est différent. Les pouvoir dépendent de la foi personnelle. Chacun a donc un pouvoir différent. J’y ai lu un plaidoyer pour la foi – en soi plus qu’en dieu ? On y voit des traces de la conquête spatiale car une bombe et la tête d’un sceptre copié sur spoutnik, l’engin spatial soviétique. Comme dans tout bon texte de science-fiction, on trouve des noms mystérieux : Krakor et ses partisans de la lumière intérieure, la Cité du virus doré, Atom-13 tueur de Simulacres et le Pourfendeur de l’artificiel…

Les habitants de l’Inconnu paniquent car l’Observateur a été assassiné. Comme la vie personnelle d’Abram, l’équilibre que l’on pensait éternel est brisé. L’Inconnu a enlevé leur enfant pour en faire le nouvel Observateur. Le lecteur est perturbé au début ne comprenant pas les groupes. Mais cette confusion ne dure pas car, à partir de l’épisode deux, on comprend les enjeux. Le monde de l’Inconnu s’effrite et est en guerre civile entre le Futur antérieur – qui regarde vers le passé et croit au choix – et le Futur ultérieur – qui regarde vers l’avenir et croit à la prédestination. L’Observateur est à frontière des deux groupes. Il voit avant, après et donc relie passé, présent et futur. Ces différentes idées m’ont fait penser à Jodorowsky. On retrouve le thème du libre arbitre.

Ce récit de science-fiction reprend le thème du pouvoir absolu et donc de dieu. Doit-on tout faire si on en a le pouvoir ? À priori, je ne suis pas fan de ces thèmes. Je n’ai, par exemple, jamais aimé le Beyonder chez Marvel. Contrairement à X-O Manowar, Abram observe le combat des deux groupes mais refuse de prendre parti – « Tant de talent juste pour la guerre ». Cette attitude m’a fait penser au Gardien de Marvel. Eternity est donc une série pacifique où Kindt dénonce l’absurdité de la guerre : « A quoi bon cette colère ? La violence n’a jamais rien créé, si ? ». Il critique aussi le manque d’imagination dans les comics : « combien de fictions ont déjà joué ces affrontements colorés ? À quoi ça rime ? »

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Il m’a semblé que le récit de Kindt reprenait la structure initiatique d’un conte. Eternity est selon moi un conte philosophique pour illustrer les théories de Platon sur le monde des idées. Les dieux de l’Inconnu conçoivent le monde réel par leur imagination. L’homme a brisé l’équilibre par la mort de l’Observateur. Ce dernier parle par idée plus que par mot.

Comme toujours, j’adore les bonus proposés par Bliss. On trouve toutes les superbes couvertures de Jelena Kevic-Djurdjevic, deux pages de crayonnés de Trevor Hairsine. J’ai en particulier adoré des pages des épisodes précédents divisées en trois – les crayonnés, l’encrage et la colorisation. Non seulement, on voit le travail de chacun mais il y a en plus les commentaires très précis du scénariste pour l’épisode un, du dessinateur pour le deux, de l’encreur pour le trois et du coloriste pour le quatre. J’ai alors compris comment la taille des cases et le sens de lecture joue sur le sentiment ou la variation du nombre de cases par page permet de créer un rythme de lecture. Le coloriste souligne sa grande liberté et comment le violet est utilisé pour montrer un nouveau monde.

Alors, convaincus ?

Eternity est à ma grande surprise une nouvelle grande réussite. J’ai vraiment pris plaisir à lire ce récit sur la paternité et ce conte philosophique sur le destin. Comme souvent dans les bons récits cosmiques en comics, l’univers(sel) a rencontré la philosophie. Valiant/ Bliss est un éditeur redoutable qui nous fait dépasser nos réticences. Au moins bien, c’est intéressant (Rapture) et le plus souvent c’est inoubliable (Harbinger, X-O Manowar).

Thomas S.

 

 

 

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Blondin dit :

    Excellente review qui fait bien le tour de la question. Merci!

    Aimé par 1 personne

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