[review] Kill or be killed tome 3

Je crois n’avoir jamais encore écrit combien les récits d’Ed Brubaker me fascinent par l’ambiance noire et les histoires complexes que cet auteur développe. Je n’ai pour l’instant pas encore été déçue et Kill or be killed est une série que je dévore. Le personnage principal, Dylan, est à la fois épouvantablement cynique et réellement attachant et l’on s’identifie aussi facilement à lui qu’on le trouve repoussant. Ed Brubaker sait bousculer son lecteur et lui faire éprouver des sentiments denses et contrastés. Le troisième volume de la série ne déroge pas à la règle.

Un résumé pour la route

Kill_or_be_killed_3Kill or Be Killed tome 3 est scénarisé par Ed Brubaker et illustré par Sean Phillips. On retrouve Elizabeth Breitweiser à la couleur. Ce volume reprend les épisodes #11-14 sortis aux Etats-Unis chez Image Comics. En France, le titre sort chez Delcourt en 2018.

Après avoir tenté de se suicider, Dylan passe un marché avec un démon qui lui propose d’assassiner un salopard tous les mois pour gagner le droit de survivre. Dylan devient donc un justicier masqué sans pitié. Mais est-il réellement fait pour ça et comment échapper à la police de New York qui le traque tout comme les gangsters et les mafieux qui ne supportent pas d’être dérangés dans leurs trafics et voir les leurs tomber comme des mouches. En effet, Dylan a tué le cousin d’un des parrains de la mafia russe, autant dire que tous les tueurs de la ville sont à ses trousses.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Ce troisième volume poursuit sur la même lancée savoureuse que les deux précédents. Ed Brubaker utilise un procédé de narration qui sied fort bien au roman ou au film noir. Il présente son personnage principal en mauvaise posture dès la première page et propose au lecteur de revenir en arrière pour mieux comprendre comment on a pu en arriver à la situation présente. Dans cette série, le narrateur est le tueur lui-même, Dylan, ce qui nous le rend plus proche. Dylan est constamment dans l’introspection et dans l’autoanalyse ce qui souligne sa personnalité complexe. Nous avons affaire à un individu totalement perdu qui ne sait plus forcément distinguer ce qui est vrai de ce qu’il s’imagine.

kill_or_be_killed_1Sa relation avec le démon est passionnante : ce dernier existe-t-il réellement, est-il le fruit de l’imagination de Dylan ? Ed Brubaker ne tranche pas la question, lance son lecteur sur une hypothèse puis une autre et nous perd dans le labyrinthe complexe de la personnalité de son héros. On ne sait pas vraiment si Dylan est victime de schizophrénie ou s’il a réellement discuté avec un démon. Le scénariste explore vraiment à fond cette ambiguïté et montre Dylan en proie à ses propres doutes. L’intérêt est que le personnage principal tente vraiment d’analyser ses problèmes et ses phobies et ne se jette pas à corps perdu dans le meurtre sanguinaire, il lutte de toutes ses forces, tente de mettre une distance entre lui et ce pacte maléfique, fait tout ce qu’il peut pour échapper à ce destin dont il voit bien qu’il le mène à sa perte. La perte d’une vie sociale notamment puisque sa relation avec Kira reste très compliquée puisqu’il tente à la fois de la protéger mais ne peut non plus se résoudre à s’en éloigner tant ses sentiments sont forts.

Ed Brubaker explore aussi la piste familiale en détail en montrant combien la quête des origines peut-être à la fois perturbante et libératrice. Il développe la relation que Dylan entretient avec le souvenir de son père disparu dans des circonstances dramatiques. Le scénariste pose la question du poids des non-dits, de l’héritage complexe que chacun recueille de ses parents et de ses aïeux. On est presque dans un exercice de psychanalyse faisant entrer en jeu les névroses familiales, Ed Brubaker montrant bien qu’elles peuvent se transmettre d’un individu à l’autre. La quête de Dylan passe aussi par l’enquête orale auprès de sa mère qui lui révèle des choses qu’il n’aurait jamais imaginées, le plongeant encore davantage dans une histoire familiale douloureuse.

Si l’auteur se focalise sur cette lutte intestine opposant Dylan à ses propres peurs, il n’en oublie pas pour autant l’aspect thriller horrifique de son récit. Le démon est bien présent et, qu’il soit réel ou imaginaire, il continue à pousser Dylan à faire oeuvre de justicier masqué dans une ville gangrenée par une corruption généralisée. Là encore, Brubaker met son lecteur face à un dilemme : le jeune justicier ne tue que des ordures, des mafieux, des meurtriers. Fait-il le bien ou le mal dans ce cas-là ? Ne rend-il pas justice à ses concitoyens qui vivent dans la peur ? Dylan est bien un justicier et non un super-héros, il n’a donc pas de code d’honneur qui lui interdit de tuer à respecter, il est condamné à tuer ou être tuer et il choisit donc le moindre mal : débarrasser la ville de ses mafias. Le seul problème est qu’il met en danger les personnes qui l’aiment puisque les crapules et les forces de l’ordre enquêtent sur son identité.

Brubaker pousse donc son lecteur à plonger en lui-même, à sonder ses propres failles et ses blessures familiales et à s’interroger sur la manière dont l’hérédité peut peser sur chacun d’entre nous. Il nous pousse aussi à nous interroger sur nos valeurs : comment serait-on susceptible de réagir si l’on devait faire face à un pacte de ce genre : refus ? Suicide ? Acceptation aveugle ou raisonnée ? La réponse n’est pas si évidente !

kill_or_be_killed_2Il faut aussi dire quelques mots sur le dessin de Sean Phillips qui forme décidément un duo extraordinaire avec Brubaker. Son trait est précis, ses décors extrêmement fouillés, ce qui donne une atmosphère urbaine très réaliste et quand ses personnages se promènent en ville, on y croit vraiment. Il sait très bien rendre les doutes de son personnage et passe de cases denses à des planches beaucoup plus allégées mais riches en texte qui montrent les phases d’introspection de Dylan. Il offre également quelques pleines pages de toute beauté, notamment un véritable tableau mettant en scène un sacrifice de femme avec un démon en arrière-plan. Le duo formé avec Elizabeth Breitweiser fonctionne parfaitement tant cette coloriste alterne avec brio des couleurs sombres qui offrent un aspect glauque et sale aux scènes urbaines. Son utilisation très juste des couleurs vives, en particulier le rouge permet de souligner l’aspect horrifique. Sa colorisation de la cagoule de Dylan rappelle aussi le personnage du Shadow dont le bas du visage était caché par une écharpe rouge.

Alors, convaincus ?

Lire un ouvrage d’Ed Brubaker, c’est être plongé dans un univers noir et horrifique dans lequel on descend petit à petit, chaque marche permettant au lecteur de progresser dans sa propre introspection tout en cheminant avec les personnages. Dylan, le « héros » de l’histoire est loin d’être un personnage manichéen et l’auteur nous convie à explorer ses traumatismes familiaux afin de comprendre comment ce garçon a pu devenir un justicier impitoyable. L’auteur distille des indices tout au long de son récit mais prend son temps et entraîne son lecteur sur plusieurs pistes possibles, cela permet de se demander quelle est celle qu’on aimerait voir développée et faire un pari sur la suite de l’histoire. Le suspense reste entier malgré une nette progression puisque Dylan apprend des informations capitales pour lui. Reste à savoir ce qu’il en fera dans le prochain tome  qui clôturera l’aventure et j’ai vraiment hâte de le découvrir.

Sonia D.

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