[review] Devolution

Rick Remender est un scénariste dont nous vous avons déjà parlé sur ce blog, notamment pour son titre Black Science, chroniqué par Thomas ou, dans un tout autre style pour son Agent Venom et son All New Captain America. Ce scénariste aux récits complexes et au style réellement fascinant nous offre un nouvelle histoire post-apocalyptique avec Devolution, un titre sorti chez Glénat comics qui met en scène un personnage féminin au caractère bien trempé comme l’éditeur aime à nous en proposer. Le pitch alléchant propose un voyage dans un univers où l’humanité a dévolué, allez, en route !

Un résumé pour la route

501 DEVOLUTION[BD].inddDevolution est un titre scénarisé par Rick Remender, illustré par Jonathan Wayshak avec Jordan Boyd à la couleur. Le titre est paru aux Etats-Unis chez Dynamite en 2016 tandis que Devolution sort en France chez Glénat comics en 2018.

Notre avenir n’est pas bien rose : à la suite de la dispersion d’un virus dans l’atmosphère, la majorité de la population a « dévolué » et donc régressé à l’état sauvage et bestial avec des graduations. La civilisation a plus ou moins disparu, la végétation a repris ses droits et les villes ne sont plus que les vestiges d’un passé orgueilleux tandis que les animaux ont également subi des mutations les rendant monstrueux et dangereux. Certains humains ont toutefois conservé une certaine dose d’intelligence. Raja, une jeune femme qui n’a pas dévolué, décide de trouver un antidote afin de rendre aux hommes leur humanité.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

L’avis de Sonia :

Devolution_3Rick Remender ne prend guère le temps de présenter son univers et nous jette en pleine figure un monde sauvage et violent peuplé d’hommes préhistoriques et de bêtes sauvages au milieu desquels tente de survivre Raja, une jeune femme qui semble avoir résisté à la dévolution – le contraire de l’évolution, tout un programme. Le décor est planté et l’on se retrouve au milieu des ruines de Las Vegas réinvesties par une végétation luxuriante. L’image de la ville dévastée fait inévitablement penser à la scène finale du film La Planète des Singes où l’on voit la Statue de la Liberté enlisée dans le sable, symbole dérisoire d’une civilisation disparue. Le travail de Jonathan Wayshak est particulièrement réussi sur ces planches d’ouverture qui mettent tout de suite le lecteur dans une ambiance à la fois effrayante mais d’une beauté singulière.

Après cette introduction « coup de poing », Remender explique toutefois comment l’humanité a pu « dévolué » à ce point et renier des siècles de civilisation. C’est l’occasion pour l’auteur de nous offrir un discours désespéré mais réaliste d’un monde qui s’autodétruit par la pollution, l’étroitesse d’esprit et l’inconséquence… ça vous rappelle quelque chose ? Tant mieux ! Au moment où le GIEC lance un énième cri d’alarme sur les catastrophes qui nous attendent, Devolution tombe à poing nommé. Remender pointe également l’un des problèmes majeurs, source de guerre et d’oppression : l’utilisation politique de la religion. Par l’intermédiaire des scientifiques, une solution simple en apparence se profile : synthétiser un virus capable d’isoler la zone du cerveau associée aux croyances afin de la faire disparaître. Plus de religion, plus de problème, certes, ça paraît tentant !

Devolution_2Pourtant, évidemment, tout ne se passe pas comme prévu et l’ensemble du monde vivant régresse au stade bestial et primaire, s’entretuant à qui mieux mieux. Rick Remender, subtilement, nous montre un monde presque apaisé que l’humain a cessé d’exploiter et où l’air est de nouveau respirable. Son héroïne veut revenir en arrière en rendant son intelligence à l’homme. Tout au long du récit, on se demande finalement si c’est une si bonne chose : sans la surexploitation de la planète par l’humain, celle-ci ne vit finalement pas si mal, même si des tribus de sauvages parcourent la Terre et les seules poches d’humanité qui résistent sont tenues par des fascistes arborant le drapeau nazi, chouette perspective ! Remender veut-il nous démontrer que, même sans religion, l’homme reste désespérément l’homme et qu’il ne sait vivre que dans la haine et l’oppression ? L’auteur veut-il rappeler qu’une idéologie poussée à l’extrême devient, elle aussi, une nouvelle religion qui sème des adeptes et des adorateurs aveugles et fanatiques ? Le personnage de Gil, un nazi tatoué d’une croix gammé, est un vrai repoussoir mais il est le symptôme de la disparition totale de toute trace de civilisation : Gil est un dictateur à la tête d’un harem qui brutalise ses troupes sans aucun scrupules. On peut donc se demander si c’est une bonne idée vraiment de vouloir sauver une espèce à la tête de laquelle se retrouve ce genre de type.

L’héroïne de Remender, Raja, est particulièrement touchante, elle se donne seule la mission de sauver l’humanité au péril de sa vie. Elle qui ne croit pas en un dieu quelconque se sent investie d’une mission et agit par volonté de rédemption comme si elle devait laver les fautes de son père et les siennes. On est encore dans un système judéo-chrétien culpabilisant où le personnage doit souffrir pour réparer les erreurs commises par ses semblables. Pourtant, au fur et à mesure qu’on progresse dans le récit, Rick Remender nous fait douter du bien-fondé de la mission. Faut-il vraiment sauver ce qui ne peut pas l’être et surtout pourquoi risquer sa propre existence pour redonner sa chance à une espèce qui a tout saccagé ?

Le propos assez désespéré de Rick Remender est particulièrement bien servi par les illustrations de Jonathan Wayshak. Le dessinateur est aussi à l’aise lorsqu’il présente des planches urbaines peuplées de ruines magnifiques ou lorsqu’il propose des gros plans sur des personnages furieux, angoissés ou dont les traits sont déformés par la terreur, je trouve d’ailleurs que certains de ses visages rappellent un peu le trait de Richard Corben. Ses animaux préhistoriques sont également très réussis tout comme ses véhicules qui m’ont fait penser à l’univers de Mad Max. D’ailleurs, Glénat comics a la bonne idée, dans ses extras, de proposer des crayonnés qui donnent une bonne idée des étapes du travail de Wayshak. L’éditeur propose aussi les très belles couvertures de Jae Lee et le synopsis de Dévolution #1.

Alors, convaincus ?

Devolution est un titre qui donne matière à réflexion et Rick Remender n’épargne pas son lecteur en le mettant face aux conséquences d’une humanité rongée par la gangrène de la surproduction, du profit, de la pollution et de la religion comme arme politique. Il semble délivrer un message assez désespéré en reprenant des thématiques qui lui sont chères et en mettant en avant une héroïne aux prises avec ses propres contradictions et dont le chemin est moins limpide qu’il n’y paraît. La conclusion est vraiment réussie tellement elle clôt avec brio les propos tenus tout au long de l’histoire. Devolution est aussi beau qu’il est terrible, on ne peut guère refermer l’ouvrage avec sérénité et c’est tant mieux.

Sonia D.

L’avis de Thomas :

Non, non, non, je ne peux pas laisser écrire cela, chère patronne. Certes, j’aime beaucoup Remender dans Black Science et sur Captain America, mais ici c’est autre chose.

Tout d’abord, la couverture de Jae Lee n’a rien à voir avec l’intérieur. Le dessin presque enfantin de Jonathan Wayshak m’a plongé dans une caricature. Ce style correspond bien à ce conte horrifique mais ne m’a pas emballé. Je tiens cependant à souligner la qualité de la traduction des insultes par Rybandt – « Je vais déniquer le monde » qui m’a fait beaucoup rire.

Remender est un auteur pessimiste. Ici, il profite d’un récit post apocalyptique pour rédiger un pamphlet lourdaud contre l’humanité. Dans Devolution, le monde va mal tourner à cause de la nature humaine. La bêtise, l’égoïsme et la violence de chaque être humain s’est associé aux cadres sociaux – l’armée, la science, la politique et la religion – pour plonger le monde dans l’enfer. En enlevant la croyance dans la religion, les politiques veulent abolir la guerre mais cela crée la dévolution – la régression à l’état de bête des hommes. Remender semble dire que sans croyance l’homme ne peut pas s’en sortir de lui-même et donc qu’il nécessairement besoin d’une religion : « Peut-être que ce n’était pas dieu le problème mais l’homme tout simplement ». Bien entendu, je trouve cette idée simpliste et fausse. [note de Sonia : là dessus, je te rejoins mon Thomas !]

Devolution_6

Remender est un auteur féministe. Une femme peut sauver le monde car, plus raisonnable, elle est moins soumise aux passions brutales. Plus généralement, au fil des étapes, des femmes se sacrifient car, étant mères, elles pensent à sauver les enfants. C’est également un peu facile. L’auteur dénonce la virilité et leur obsession de la pénétration. Comme le scénariste écrit pour un indépendant – Dynamite, il peut montrer des scènes explicites de sexe. Un médecin veut aider et devenir un héros mais rate tout comme dans Black Science. Cependant, il n’est ici pas touchant mais ridicule. De même, l’égoïsme de l’astronaute peut empêcher la résolution car il veut sauver sa famille. Une bonne conviction crée l’égoïsme comme dans Black Science.

Cette œuvre mineure caricature les idées de Remender – les hommes ne sont que des sauvages des cavernes ou des brutes assoiffées de violence et sexe. Il en devient misanthrope car les scientifiques sur la lune ne pensent qu’à eux. Le manque de subtilité et de diversité des personnages pèse sur le récit.

Dans Dévolution, j’ai retrouvé avec plaisir les thèmes de Black Science mais, caricaturés, ils deviennent réactionnaires : chaque homme est fondamentalement mauvais et ne peut réussir sans croyance.

Thomas S.

 

 

 

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