[review] Letter 44 tome 6

Voilà un titre que j’attendais avec fébrilité. Sobrement titré « la fin », ce sixième tome de Letter 44 clôt donc une des séries que j’ai le plus apprécié dans le catalogue Glénat et c’est toujours triste de dire adieu à des personnages et à un univers qu’on a accompagnés et avec lesquels on a vibré. On craint toujours que la fin ne soit pas à la hauteur de nos attentes alors, vérifions tout de suite ce qu’il en est pour Letter 44.

Un résumé pour la route

Letter_44_1Letter 44, The End est scénarisé par Charles Soule et illustré par Alberto Jimenez Alburquerque. Deux coloristes ont travaillé sur le titre, Dan Jackson et Sarah Stern (pour le chapitre 3). Le titre sort en 2018 aux Etats-Unis chez Oni Press et en France chez Glénat Comics.

Le monde semble vouloir toucher à sa fin. Impuissant, le président Stephen Blades voit les derniers espoirs de l’humanité réduits à néant. Le Clarke est en miettes sur Mars et ses occupants plutôt mal en point, les aliens sont revenus sur leur promesse d’épargner 666 personnes et veulent éradiquer la planète. Il reste donc à se préparer à l’inéluctable mais comment se résoudre à la fin de toute chose ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Evidemment, si vous n’avez pas lu les tomes précédents, vous risquez d’être gravement spoilés, mais vous voilà prévenus !

Letter_44_2Ce sixième volume de Letter 44 va au bout des thématiques précédemment explorées et Charles Soule montre avant tout un univers assez désespérant. Ni les humains, ni les aliens ne sont à la hauteur des enjeux : les extraterrestres ont joué avec le feu et libéré une force qui les dépasse et qu’ils sont incapables de maîtriser, jouant les apprentis sorciers pour un résultat apocalyptique qui n’est pas sans rappeler nos propres errements nucléaires. Quant aux humains, ils se déchirent et se font la guerre plutôt que de tenter de trouver une solution commune au cataclysme qui les attend. Charles Soule nous propose ici une métaphore assez juste de nos sociétés contemporaines au bord d’une catastrophe climatique mais qui continue à danser sur un volcan avec une insouciance navrante.

Malgré tout, le scénariste nous offre des figures contrastées avec les membres de l’équipage du Clarke prêts au sacrifice ultime pour tenter jusqu’au bout de retarder ou de stopper l’inéluctable. Les personnages les plus lucides ont compris que tout était perdu. Soule met fin également aux espoirs d’arche de Noé puisque les Aliens ne souhaitent plus sauver les 666 élus qu’ils avaient promis d’épargner. Est-ce une dénonciation ou une caricature des sectes millénaristes qui promettent la vie éternelle à un nombre réduit d’élus – en échange de leur foi et de leur argent en général ? Le nombre des élus énoncé par Soule est une pure provocation d’ailleurs puisque 666 est le chiffre de la bête de l’Apocalypse, le chiffre du démon alors que le véritable nombre des élus dans l’Apocalypse est de 144 000, nombre pris au pied de la lettre par les Baptistes ou les Témoins de Jéhovah. Le message de Soule est donc clair : ne croyez pas les marchands d’espoir, de toute façon, vous irez tous en Enfer sans distinction.

Letter_44_3Pourtant, Charles Soule offre tout de même une vision très américanocentrée. Son héros reste le président des Etats-Unis, Stephen Blades qui décide d’assumer son rôle de leader du monde et c’est d’ailleurs autour de Washington DC qu’il demande aux gens de se rassembler – pratique quand tu habites l’autre bout du monde… Soule montre donc très peu ce qui se passe dans le reste du monde, pourtant concerné par l’Apocalypse au même titre que les Etats-Unis. Je n’ai personnellement pas réussi à savoir si c’est une critique ou si c’est une vision premier degré de l’auteur. Tous les personnages passent au second plan pour laisser le rôle principal à Stephen Blades qui répète à l’envi ses discours et se soucie encore du bon fonctionnement des institutions et du maintien de l’ordre dans un monde promis à la disparition. Tout est perdu fors l’honneur, certes, mais on aurait aimé voir ce qui se passe sur la Planète par delà les fenêtres du bureau ovale. On a tout de même une magnifique double-page dans laquelle Alberto Jimenez Alburquerque montre les différentes réactions des peuples à l’annonce de la disparition de l’espèce humaine, certaines cases sont dramatiques, d’autres poétiques ou juste touchantes comme l’image du Palestinien et de l’Israélien s’étreignant enfin après des décennies de haine. Aucune parole, mais quelle force dans ces images !

Le travail d’Alberto Jimenez Alburquerque est d’ailleurs un des grands points forts de la série. L’artiste a su imposer son style et sa patte grâce à Letter 44 et c’est un vrai bonheur de le savoir maintenant sur des séries Marvel. J’aime ses personnages aux allures massives, aux traits anguleux et il est aussi à l’aise dans les combats spatiaux que dans le dessin des réunions interminables à la Maison Blanche. J’aime aussi qu’il glisse des petits easter eggs dans ses planches, vous avez repéré la tasse du président Blades avec un X qui rappelle les X-Men ? Un des moments forts du titre est la mise en scène de Charles Soule, représenté dans ce récit comme un écrivain plein de doutes sur l’utilité de son travail à l’heure de la fin du monde. Soyez attentifs, vous verrez qu’il travaille sous l’oeil de Swamp Thing et de Daredevil ! Ce passage réflexif où Soule s’interroge sur la vie humaine, sur l’animalité est une vraie réussite et un des très bons moments de la série.

Par contre, je suis très partagée sur la fin que nous sert Charles Soule. Je ne suis finalement pas très surprise du choix scénaristique et je n’arrive pas à savoir si cette fin est satisfaisante ou non car je suis partagée par des sentiments très contradictoires. J’oscille donc entre soulagement et frustration – c’est mon côté normand ! En outre, le scénariste passe parfois un peu vite sur le final et on ne sait pas trop comment on aboutit à certaines situations.

Alors, convaincus ?

Letter_44_4Ce sixième tome clôt donc la série Letter 44 à laquelle il faut donc se résoudre à dire adieu. Cette série nous a donné à voir des aliens très différents des représentations habituelles et pas forcément supérieurs aux humains puisqu’ils sont dépassés par leur propre technologie. Charles Soule nous montre des humains fidèles à eux-mêmes, égoïstes et divisés devant l’adversité à l’exception de rares individus capables d’abnégation et de hauteur de vue. Le propos général de Letter 44 est donc foncièrement réaliste et pas forcément très optimiste, c’est pourquoi la fin peut être déstabilisante et ne pas forcément correspondre aux attentes des lecteurs.

Un autre des points forts de cette série est le talent d’Alberto Jimenez Alburquerque qui s’est révélé sur Letter 44 avec son style si particulier, à la fois massif et élégant.

Vous refermerez ce titre soit avec un sentiment de frustration, soit un sentiment de soulagement voire les deux à la fois. En tous les cas, Letter 44 réussit son pari de faire réfléchir le lecteur et de le placer face à ses propres contradictions et ce n’est déjà pas si mal.

Sonia D.

 

 

 

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