[review] Magnus

Lors de leur sortie, nous avons pu apprécier la qualité des premiers titres édités par Casterman sous le label Paperback. Nous avons pu lire des titres originaux et de nature très différente avec Au temps des Reptiles et le premier tome de Mech Academy, deux récits sensibles et qui nous interrogent sur la vie en société de manière générale. En cette rentrée foisonnante, Paperback propose deux titres tout aussi poignants. Le premier d’entre eux est Magnus de Jorge Fornès et Kyle Higgins que je place d’emblée dans les meilleurs comics que j’ai pu lire cette année. Tout de suite, je vous explique pourquoi !

Un résumé pour la route

Magnus_1Magnus est scénarisé par Kyle Higgins et illustré par Jorge Fornés. Aux Etats-Unis, le titre sort chez l’éditeur Dynamite tandis qu’en France, c’est Casterman qui l’édite sous son label Paperback, en 2018.

Dans un avenir proche, les humains sont entourés de robots domestiques qui se chargent des corvées quotidiennes et de divertir leurs maîtres. Tout semble parfaitement fonctionner mais les robots, dotés d’une intelligence artificielle, se réfugient dans un monde numérique bien à eux pour échapper à leur condition d’esclaves des humains. Si, pour la plupart, ce monde virtuel est un simple lieu où se ressourcer, d’autres s’y cachent. Une seule personne semble capable de maintenir un lien entre les robots et les hommes, Kerri Magnus, une psychologue spécialisée dans l’analyse des Intelligences artificielles. Quelle sera sa réaction si les robots pètent les plombs ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Disons le tout de suite, Magnus s’inscrit totalement dans l’héritage des grands auteurs de Science-fiction que sont Isaac Asimov, Philip K. Dick ou Ray Bradbury dont l’influence  manifeste est revendiquée dans ce titre. Grâce à Kyle Higgins et Jorge Fornés, on sait de quoi rêvent les robots. Davantage que de moutons électriques, c’est de liberté que les Intelligences artificielles semblent avoir le plus besoin dans ce récit sensible et touchant.

L.10EBBN002938.N001_Magnussss_Ip001p057_FREn effet, l’histoire démarre avec le triste récit de la vie de Cliff, un chien robot d’une famille aisée et tyrannique. Ses maîtres ont fait appel au docteur Magnus pour faire revenir l’Intelligence artificielle alors que Cliff est parti se réfugier dans le monde virtuel. On voit combien Magnus est tiraillée entre sa volonté de croire que les humains peuvent s’améliorer et sa pitié pour Cliff et ces premières cases sont réellement poignantes. Kyle Higgins met de suite son lecteur face à un paradoxe : est-ce parce qu’un animal est un robot qu’on peut le maltraiter ? Est-ce le prétexte pour déchaîner ses mauvais penchants juste parce qu’il n’est, a priori, pas un être vivant ? Cliff est un des personnages qui m’a le plus touchée dans Magnus, c’est un véritable martyr et son histoire est épouvantable. L’auteur fait un parallèle avec la manière dont certains humains traitent les animaux avec cruauté, uniquement parce qu’ils n’appartiennent pas à l’espèce humaine. Kyle Higgins montre plusieurs types de robots, chacun adoptant une attitude différente face à sa condition d’esclave : certains subissent avec désespoir, d’autres sombrent dans un état neurasthénique ou s’évadent dans un monde imaginaire, d’autres enfin se révoltent contre leur condition.

Le lecteur oublie donc très vite que les personnages principaux de Magnus sont des robots et éprouve très vite de l’empathie en raison du traitement dégradant qui leur est infligé. Higgins nous pousse à nous interroger sur ce qu’est une Intelligence artificielle et comment il convient de la traiter. Est-ce une forme de vie inférieure qu’on peut se permettre d’exploiter sans vergogne ou convient-il de la respecter au même titre que toute forme de vie ? Magnus est à la frontière des deux mondes puisqu’elle exerce la profession de psychologue spécialisée en I.A. A partir du moment où on envoie un robot chez un psy, comment nier qu’il éprouve des sentiments ? Le personnage de Magnus est également d’une belle profondeur, on voit la jeune femme changer au fur et à mesure que les événements se précipitent et embrasser peu à peu une cause qui n’est pas la sienne. L’enfance de Magnus marque d’ailleurs fortement son engagement puisqu’elle a su en surmonter les traumatismes pour finir par retrouver un équilibre et faire son propre choix. Magnus appartient aussi bien au monde des humains qu’à celui dans lequel évolue les I.A mais elle va devoir prendre parti pour ou contre l’oppression subie par les robots car face à l’exploitation flagrante dont ils font l’objet, nul ne peut rester neutre.

Magnus_2Inutile d’être un fin psychologue pour comprendre que Kyle Higgins nous met en garde contre les dérives à venir de l’exploitation de l’I.A par l’être humain. L’homme sait déjà très bien exploiter ses semblables, les exemples multiples d’esclavagisme à travers le monde sont légion. La maltraitance des domestiques est également bien connue et, pour quelques bons maîtres, on recense de nombreux cas de mauvais traitements. C’est le cas ici avec les I.A humiliés par leurs propriétaires qui rechignent à leur laisser le peu de liberté que la loi leur accorde. Comment penser alors que ce système oppressif peut perdurer dans le temps ? Lorsque Frederick, un majordome, extermine ses maîtres, on est à peine surpris. Son geste divise les humains entre ceux qui veulent éradiquer les I.A et les multinationales qui veulent les priver de leur libre-arbitre. Rares sont ceux qui, comme Magnus, réclament que les I.A soient correctement traitées et leurs sentiments reconnus et respectés. Une société basée sur l’exploitation, le rejet et la peur est-elle l’unique solution ? Les combats et les discours de Frederick rappellent ceux des Noirs américains contre la ségrégation mais font écho à toutes les batailles livrées à travers les âges par les êtres victimes d’oppression.

Côté dessins, j’ai vraiment énormément apprécié l’univers de Jorge Fornés qui sied très bien au récit de Science-fiction dans lequel nos sommes plongés, un univers entièrement urbanisé où l’on passe sans grand mal du monde réel au monde virtuel dans lequel se réfugient les I.A, un monde rêvé et idéalisé dans lequel ces robots ne font finalement que reproduire une vie très humaine puisqu’ils se créent des familles on ne peut plus classiques. On se croirait dans un décor à la croisée des chemins entre les lieux décrits par Asimov et les villes gigantesques de Blade Runner, la pluie incessante en moins. Jorge Fornés rend ses robots très expressifs et leur confère des caractéristiques très proches de celles des humains. L’un des robots, Eugène, fait d’ailleurs inévitablement penser à la créature de Frankenstein inventée par Mary Shelley et incarnée à l’écran par Boris Karloff dans sa version la plus populaire. Mention spéciale pour la manière dont Fornés dépeint des villes aux gratte-ciels gigantesques avec un soin tout particulier.

Alors, convaincus ?

Magnus est un excellent titre qui réjouira les fans de Science-fiction en particulier et les amateurs de récits sensibles et engagés. Si Kyle Higgins ne dépeint pas les humains sous leur meilleur jour, c’est pour mieux nous sensibiliser aux défis présents et à venir. Le moment où les I.A évolueront et éprouveront des sentiments n’est sans doute pas si loin et le scénariste nous invite à nous y préparer pour éviter de répéter les erreurs déjà commises. Graphiquement, le travail de Jorge Fornés est une vraie réussite et colle parfaitement à l’ambiance. Enfin, le travail d’édition est, comme pour les ouvrages précédents, très soigné. Ce récit appelle une suite car sa fin est ouverte, reste à savoir si c’est d’actualité mais quoi qu’il en soit, ce titre est, à mon avis, un des grands comics de cette année en v.f.

Sonia D.

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