[review] Unholy Grail

Les deux sorties Snorgleux Comics de septembre sont à la fois très différentes et évoquent des thématiques communes, notamment l’intervention d’entités malfaisantes et surnaturelles dans notre quotidien. Si Babyteeth évoque l’arrivée de l’Antéchrist, Unholy Grail se plonge dans l’époque arthurienne et montre combien une intervention démoniaque peut changer le cours des choses. Dans l’ouvrage de Cullen Bunn et de Mirko Colak, on est bien loin de la vision angélique véhiculée par le dessin animé de notre enfance et on se rapproche des sources littéraires médiévales qui ont présidé à la naissance du mythe arthurien.

Une petite présentation

Unholy GrailUnholy Grail est un ouvrage scénarisé par Cullen Bunn et illustré par Mirko Colak. Le titre sort aux Etats-Unis chez Aftershock en 2017 et en France chez Snorgneux Comics en 2018. Notons que la traduction est assurée par l’excellent Alex Nikolavitch, un gage de qualité !

Lorsque Perceval le Gallois revient de sa quête avec le Graal en mains, il retrouve une Angleterre dévastée, un château de Camelot vide et ruiné. Comment un tel désastre a-t-il pu se produire et qui est le responsable ? Quel est le rôle de Merlin qui semble être un personnage plus fourbe qu’il n’y paraît ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Attention, amateurs du dessin animé de Disney ou de la série Kaamelott, vous allez découvrir un univers bien plus terrible que celui auquel vous êtes habitué – encore qu’à bien y regarder, la série d’Alexandre Astier s’approche par moments du récit de Cullen Bunn lors de ses passages les plus sombres.

Unholy Grail_1Nous avons affaire ici à un auteur qui connaît bien les nombreux récits tirés de la légende arthurienne dont il a décidé de tirer parti pour produire une aventure terrifiante et sans espoir. Le titre du récit est d’ailleurs un détournement de l’oeuvre d’Alfred Tennyson, the Holy Grail. Le personnage principal n’est pas Arthur mais Merlin qui, comme dans le récit de Robert de Boron, auteur du XIIe siècle, est bien le fils du démon. Pourtant, si dans la plupart des aventures médiévales issues de la légende arthurienne, Merlin oeuvre pour le bien du royaume de Logres ( la Bretagne), il n’en est absolument rien dans la vision de Cullen Bunn qui conserve toutefois certaines caractéristiques de l’Enchanteur, comme la ruse, et les amplifie. L’auteur nous présente un Merlin foncièrement malfaisant qui fait d’Arthur son pantin, non pour le bien de l’Angleterre mais pour provoquer son anéantissement. Au fur et à mesure du récit, Merlin débarrasse Arthur de tous ses scrupules, de toutes ses qualités chevaleresques pour en faire un guerrier et un gouvernant impitoyable.

Si Cullen Bunn reste parfois fidèle aux récits légendaires sur certains points, comme l’amour de Guenièvre pour Lancelot, il propose son interprétation personnelle de certains personnages comme sa Morgane qui est liée très étroitement à la reine Guenièvre dont elle semble être une sorte de double. Ainsi, l’adultère que commet Arthur avec Morgane n’est que le pendant de celui de Guenièvre avec Lancelot, le sort des deux femmes étant totalement indissociable.  Le destin de Mordred est bien ici de tuer son père, mais sa naissance est hors normes : il est déjà adulte à peine sorti du ventre de sa mère. Loin de vouloir faire d’Arthur un roi infanticide, Cullen Bunn en fait un père respectueux de son fils bâtard ce qui rend encore plus triste la guerre qui les oppose. Quant à la dame du Lac, elle reste la femme mystérieuse des légendes et lie Arthur par une promesse qu’il ne pourra pas tenir.

Unholy Grail_2On ne sait donc trop au final ce qui entraîne la chute du roi : les manigances d’un Merlin démoniaque, le manque de parole d’un souverain qui semble très vite dépassé par la fonction qui est la sienne, les rivalités sournoises entre chevaliers qui acceptent mal une autorité centrale, la trahison d’un fils pourtant bien accepté malgré ses origines ? Cullen Bunn nous propose un Arthur assez pathétique, pas si éloigné des récits des origines, on sent d’ailleurs qu’il les maîtrise fort bien, ce qui lui permet de les déconstruire et de les dynamiter afin de nous livrer sa version de l’histoire, dans la grande tradition des troubadours et trouvères du Moyen Age et de la Renaissance. Sur le plan graphique, Mirko Colak présente un monde de rage et de sang, rempli de constructions cyclopéennes qui écrasent les humains qui les entourent. Les visages des protagonistes sont souvent déformés par la rage ou l’angoisse et les pleines pages sont assez nombreuses, les plus réussies étant celles qui ont un sujet assez sombre. Les contrastes de couleurs sont assez violents d’une page à l’autre ce qui nuit un peu à l’harmonie de l’ensemble. Dernier bon point : la traduction impeccable d’Alex Nikolavitch qui sied parfaitement à un récit épique et littéraire comme celui-ci.

Quelques petits bémols : le titre s’adresse, à mon sens, à de bons connaisseurs des mythes arthuriens. En effet, le titre est dense et part du postulat que le lecteur sait de quoi on parle. Or, si les noms d’Arthur ou de Merlin disent vaguement quelque chose à tout le monde, les récits au centre desquels évoluent ses personnages sont multiples et variés et nécessitent une bonne maîtrise du sujet pour ne pas être totalement largué dès le début ou, à tout le moins, pour profiter pleinement de l’histoire tissée par Cullen Bunn.

Alors, verdict ?

Unholy Grail est conçu par Cullen Bunn comme un véritable hommage aux mythes arthuriens dont on sent bien que l’auteur en connaît les différentes versions, au moins les plus populaires mais certainement bien au delà. C’est même une nouvelle version du mythe que nous propose l’auteur qui s’inscrit ainsi dans une longue tradition qui n’a cessé de revisiter et d’enrichir la légende jusqu’à nos jours. Si ce titre peut être considéré comme une véritable pierre à l’édifice arthurien, il est toutefois compliqué pour un lecteur non initié au sujet de profiter pleinement de ce titre aux qualités indéniables, malgré un univers graphique parfois inégal. On retrouve dans ce récit un défaut récurrent de Cullen Bunn : celui de vouloir trop condenser son histoire. Il est bien meilleur quand il prend son temps comme dans Harrow County. Si vous êtes intéressé par Arthur et son univers et plutôt bon connaisseur du sujet, vous devriez toutefois y trouver votre compte.

Sonia D.

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