[review] Intégrale Hulk (1962-1964)

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Alors que la série Immortal Hulk vient de débuter aux Etats-Unis dans le cadre du fresh start souhaité par Marvel, pourquoi ne pas se replonger dans les origines du personnage grâce à la nouvelle édition de l’intégrale 1962-1964 et donc des premiers épisodes mettant en scène le géant vert. C’est aussi l’occasion de revenir sur le contexte des années 1960 et sur les sources d’inspiration de Stan Lee et Jack Kirby pour ce personnage complexe dont on ne sait pas très bien si on a affaire à un héros ou à un monstre ce qui nous entraîne loin du manichéisme fantasmé dans lequel les grincheux voudraient enfermer les comics de super-héros.

Un résumé pour la route

Hulk_1L’intégrale Hulk 1962-1964 regroupe les épisodes de Incredible Hulk #1 à 6 parus entre mai 1962 et mars 1963 ainsi que les épisodes d’Avengers #1 à 3 parus entre septembre 1963 et janvier 1964. Cette intégrale sort en France en 2018 (avec une première parution pour l’année 1962-1963 en 2003) chez Panini Comics.

Les épisodes publiés ici sont scénarisés par Stan Lee et dessinés par Jack Kirby et Steve Ditko.

En plein cœur du désert, l’armée et les scientifiques américains travaillent à l’élaboration d’une arme terrible, la bombe Gamma, destinée à éradiquer les ennemis des Etats-Unis. Alors que le compte à rebours commence et que tout le monde se retranche dans un solide abri, un jeune homme, Rick Jones, déboule en plein champ expérimental. N’écoutant que son courage, le scientifique Bruce Banner se précipite pour mettre le jeune homme en sécurité mais son propre corps est bombardé par les rayons gamma.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

C’est en 1961 que parait le premier numéro des Fantastic Four dans lequel apparaît déjà un personnage monstrueux au caractère bien trempé : la Chose, alter ego de Ben Grimm. L’année suivante, le duo Stan Lee / Jack Kirby récidive en proposant un nouveau monstre qui sera rapidement appelé Hulk – Mastodonte en Français. On connait l’appétence de Jack Kirby pour les êtres difformes, colériques et monstrueux, il en livre donc avec la Chose et Hulk deux beaux exemples qui prennent leurs sources dans les mythes et la littérature européenne.

Hulk_3Si la Chose est un être de pierre directement inspiré de la kabbale juive et rappelle le Golem, Hulk tire à la fois ses sources de la créature de Frankenstein, oeuvre de Mary Shelley et du docteur Jekyll et Mister Hyde de Robert Louis Stevenson. Cette double filiation est d’ailleurs ouvertement revendiquée par Stan Lee dans la préface publiée dans cette intégrale. C’est donc tout naturellement que Hulk revêt des traits rappelant ceux de Boris Karloff qui interpréta avec brio le monstre créé par Victor Frankenstein. Hulk est, comme ce monstre, doté d’une force surhumaine, d’une grande résistance et d’une vitesse de déplacement incroyable. La parenté avec l’oeuvre de Stevenson réside, de son côté, dans la double personnalité du personnage alliant un scientifique brillant mais chétif – Banner qui pourrait être le pendant du docteur Jekyll – et une créature difforme et malfaisante. Toutefois, il existe une différence majeure entre Hyde et Hulk, ce dernier n’ayant pas l’intention de faire le mal ou tout du moins pas volontairement. Comme la créature de Mary Shelley, Hulk est incompris et haï pour son apparence effrayante. il en conçoit d’ailleurs de l’amertume et de la colère.

L’apparence et la personnalité de Hulk ont varié tout au long de ces six épisodes initiaux. Dans le premier épisode, le monstre est gris mais il prend une couleur verte dès sa deuxième aventure et ce, semble-t-il, pour des raisons d’impression. On a toutefois l’impression que Stan Lee et Jack Kirby tâtonnent avec ce personnage auquel ils peinent à fixer ses caractéristiques. Dans les premiers épisodes, en effet, Bruce Banner se transforme en Hulk quand la nuit tombe et non quand il est stressé. Par la suite, Banner et Rick Jones trouvent une machine lui permettant de se transformer en Hulk à volonté mais cela ne semble pas sans risque car Banner est de plus en plus éprouvé à chaque transformation. La personnalité du titan vert est aussi différente du Hulk sauvage doté d’une intelligence minimale. Ici, Hulk parle presque normalement, bien que sanguin, il est doué de réflexion et sait fort bien qu’il partage son corps avec Bruce Banner. Là encore, on sent bien que ses deux créateurs ont du mal à savoir où ils veulent en venir puisque, dans le troisième épisode, Hulk et Rick Jones se trouvent liés l’un à l’autre et le jeune homme peut contrôler l’esprit du géant vert. Cela ne dure pas longtemps mais cela permet de se rendre compte que le concept n’est pas totalement abouti.

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On s’attache toutefois inévitablement à ce personnage, certes monstrueux, mais rejeté et banni à cause de son apparence et de sa différence. On retrouve donc des personnages secondaires récurrents comme le général Ross avec lequel Bruce Banner travaille à la création de la Bombe G et qui devient vite l’ennemi juré de Hulk. Il représente le militaire va-t-en guerre, prêt à tout pour éradiquer ses adversaires. Les années 1960 sont celles de l’escalade de la guerre froide puisque les Etats-Unis commencent à intervenir massivement au Viêt Nam et y déversent massivement du défoliant plus connu sous le nom d’agent orange et du napalm. La peur de la guerre nucléaire est évidemment très présente dans les épisodes de Hulk avec cette bombe aux rayons gamma créée par le scientifique Bruce Banner qui a des résultats dévastateurs puisqu’elle est à l’origine de Hulk, cette créature née d’un accident atomique. Lorsque Banner est frappé par les rayons, il hurle pendant des heures comme sidéré par la puissance destructrice de sa création. La peur de l’anéantissement dans cette société post Hiroshima est visible à travers ce titre.

L’ambiance de guerre froide est d’ailleurs bien palpable dès les toutes premières cases puisqu’un traître soviétique apparaît aux côtés de Bruce Banner. On n’échappe d’ailleurs pas à la simplicité : le traître s’appelle Igor – et oui et Banner ne se méfie même pas. On voit aussi les soviétiques se déguiser en extra-terrestres pour tenter d’envahir l’Amérique dans Hulk #4. N’oublions pas qu’en février 1962, c’est l’embargo sur Cuba qui accueille des bases soviétiques, Hulk colle donc à la réalité politique du début des années 1960. La peur de l’invasion se manifeste également dans le nombre impressionnant d’aliens qui débarquent sur Terre, qu’ils aient des faces de crapaud comme dans #Hulk 2 ou dans le dernier épisode où il affronte un maître du métal venu d’une autre planète. On retrouve ici l’héritage des romans du XIXe et des pulps où les humains avaient déjà affaire à des êtres d’origine extra-terrestre. La peur de l’autre, d’un danger qu’on n’aurait pas vu venir est bien présente ici, on peut la lire comme un rejet de l’étranger ou de la différence, ce qui n’est pourtant pas tout à fait le cas.

En effet, dans Hulk, Stan Lee et Jack Kirby démontrent combien le rejet de l’autre peut amener à la frustration et à la violence. Si Hulk s’éloigne peu à peu des humains et a du mal à leur faire confiance, c’est avant tout parce qu’il n’est pas accepté par la plupart d’entre eux qui, aveuglés par leur peur, ne cherchent ni à l’aider ni à le comprendre.  Hulk, rejoint d’ailleurs dans sa misanthropie Namor, le prince des Mers qui veut éradiquer l’espèce humaine. Peut-on voir dans le rejet de l’autre une critique déguisée du maccarthysme qui ravagea les Etats-Unis dans les années 1950, l’exclusion de Hulk de la communauté évoquant celle des Américains soupçonnés de collusion avec des puissances étrangères ?

Hulk_4Finalement, les seules figures positives sont le représentant de la jeunesse américaine qu’est Rick Jones, lié à Banner / Hulk par son sentiment de culpabilité – Hulk est né car Banner a voulu le sauver. Rick Jones est un ado positif qui n’hésite pas à tenir tête aux généraux américains. Il est d’ailleurs la totale antithèse de Ross : il est aussi jeune que le général est vieux, il n’a pas besoin d’être entouré de missiles pour être courageux. L’autre figure positive est Betty Ross, follement amoureuse du ténébreux scientifique qu’est Bruce Banner et dont les relations avec Hulk rappellent celle de Fay Wray et King Kong.

L’intégrale 1962-1964 se termine sur les premiers épisodes des Avengers, dans lesquels Hulk rejoint temporairement l’équipe qui se créé. La guêpe est présentée comme une jeune femme quelque peu inconséquente, amoureuse de tous les hommes qu’elle croise, tandis qu’Iron Man et Thor jouent à qui sera le plus fort tandis qu’Ant Man reste en retrait. Ces épisodes permettent de voir l’évolution de l’armure d’Iron Man mais présentent aussi d’autres héros de l’univers Marvel, tous nés en quelques mois : les Fantastic Four, les -Men ou encore Spider-Man ce qui permet à Stan Lee de montrer que ses personnages évoluent bien dans un seul et même univers.

Graphiquement, Jack Kirby se cherche encore parfois, son style se pose peu à peu tout comme ses personnage massifs qui contrastent avec les héros plus filiformes de Steve Ditko. L’appétence de Kirby pour les monstres et les machines s’exprime pleinement dans les épisodes de Hulk. Le goût des Américains pour les Freaks et le monde du cirque s’exprime aussi dans plusieurs épisodes où Hulk apparaît sous un chapiteau.

On retrouve aussi ses fameux visages figés par la peur comme celui de Banner lorsqu’il est bombardé par les rayons gamma. L’artiste met peu à peu en place le look du géant vert avec ses vêtement déchirés et sa masse imposante et musculeuse.

Alors, verdict ?

Ces premiers épisodes de Hulk posent les bases d’une mythologie qui irrigua à la fois les comics, la télévision avec la série L’Incroyable Hulk arrivée en 1977 puis le cinéma à partir de 2003 avec le film d’Ang Lee. Lire ces histoires permet donc de se replonger dans les sources de ce personnage atypique qui n’est pas un super-héros au sens propre du terme et dont on voit bien que ses auteurs peinent à lui forger une personnalité. C’est d’ailleurs ce qui fait le sel de ce titre aujourd’hui puisqu’on peut suivre le tâtonnement de Stan Lee et Jack Kirby au fil des pages. Lire un tel titre en ayant le contexte historique en tête n’est pas non plus inutile pour pouvoir savourer pleinement cet ouvrage.

Un petit bémol : le prix des intégrales qui a fortement augmenté. Malgré tout, c’est un plaisir de pouvoir assister à la naissance du titan vert.

Sonia D.

 

 

 

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