[review] Intégrale Panthère noire tome 1

En lisant le fantastique livre, Marvel comics, l’histoire secrète de Sean Howe, j’ai découvert le scénariste Don McGregor. Il y est présenté comme un expérimentateur colérique qui a fini par se faire virer de Marvel. Forcément intrigué, j’ai eu envie de me faire ma propre opinion en profitant de cette intégrale traduite il y a peu.

Un résumé pour la route

Panthère_1Même si le volume commence par l’épisode 52 des Fantastic Four par Stan Lee et Jack Kirby en 1961, l’essentiel de ce recueil rassemble les épisodes bimestriels Jungle Action de 1973 à 1975. Ils sont scénarisés par Don McGregor et dessinés par Rich Buckler (Les Quatre Fantastiques) pour les épisodes 6 à 8, Gil Kane (Spiderman) pour l’épisode 9 et Billy Graham des épisodes 10 à 18.

T’Challa, prince africain, est le puissant protecteur héréditaire de son royaume du Wakanda en devenant la Panthère noire.  Il est parti de son royaume pour intégrer les Avengers. En revenant chez lui, il se rend compte que ce départ n’a pas du tout été apprécié. De plus, il arrive avec sa nouvelle compagne américaine, Monica Lynne. Les tensions s’accumulent.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Panini commence par la première apparition de la Panthère chez les FF. Cet épisode unique est détaché du reste de la saga. Le dessin de Kirby, encore sage, est loin du génie du Quatrième monde. Isolé, cet épisode fait daté.

Le recueil commence vraiment par les épisodes Jungle Action. Une guerre civile menée par Erik Killmonger s’est préparée pendant l’absence du roi et T’Challa devra prouver sa valeur pour maintenir sa couronne. Ce dernier est partagé entre la tradition et l’expérience acquise aux États-Unis. Les autres Wakandais ne le comprennent plus. Don McGregor donne une vision très viriliste du héros – la Panthère noire affirme son statut par la violence. Il lutte à plusieurs reprises contre des animaux sauvages. Plus tard, c’est par le combat que son esprit échappe aux superstitions. Dans plusieurs épisodes, le texte insiste sur le sang qui coule. Cependant, McGregor ou T’Challa se questionnent aussi sur ce besoin de violence : comment apprendre la paix à son peuple et la faire respecter pendant une guerre civile ?

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Le scénario est assez simple avec un seul fil narratif : le combat de T’Challa contre Erik Killmonger pour le pouvoir. Le récit global existe par les trajets de T’challa et Killmonger mais un court récit dure un épisode et chaque épisode a une fin souvent surprenante mais sans cliffhanger. J’ai été au départ déçu car je trouvais les motivations banales – des luttes de palais en Afrique. Mis à part le palais, le scénariste choisit de présenter une Afrique très traditionnelle. L’armée du Wakanda n’a pas de technologie moderne contrairement à d’autres séries. Le dénouement du conflit entre les deux prétendants au pouvoir est surprenant mais il a en fait été discrètement préparé au fil des épisodes.

McGregor éclaire la vie méconnue du Wakanda. Le scénariste crée une cour autour de T’Challa avec des conseillers et sa compagne américaine rejetée par les locaux. Après dix épisodes, McGregor a construit un réseau de relation. Le lecteur identifie désormais différents conseillers – Taku et W’Kabi. Le rapport à l’Afrique de Monica devient moins conflictuel. Face à ces fidèles, on découvre que Killmonger n’agit pas seul : Venomm, Malice… La Panthère noire devra plus tard affronter un Baron macabre et un Roi cadavre inspiré du vaudou – après Shadowman, on reste dans le thème. Taku cherche à faire sortir Venomm de son traumatisme causé par le harcèlement scolaire mais ce dialogue est également un débat sur la révolution. Venomm est un anarchiste tandis que Taku est progressiste.

On découvre aussi peu à peu le domaine du roi avec les villages de la zone rebelle puis les montagnes. Le Wakanda semble immense et on bascule dans un monde irréel. C’est un pays de plus en plus psychédélique avec un autel autour d’une comète, le pays du serpent, le cimetière des singes blancs et enfin une jungle peuplée de dinosaures. Même si j’ai beaucoup aimé, c’est parfois déroutant.

Ce qui marque le plus le lecteur en 2018, c’est la densité du texte. Contrairement à ce qu’on lit ailleurs, il ne sert pas à guider le lecteur. On retrouve assez souvent un décalage passionnant entre image et texte : le texte raconte ce qui se passe avant, après ou sur un autre lieu. Ce ne sont pas des pensées ou une narration d’un personnage mais c’est un récit, dont McGregor est le narrateur, écrit en plus des images. Chaque case intègre une narration poétique, une description des sentiments ou restitue l’ambiance sonore et olfactive des lieux. C’est hélas devenu très rare aujourd’hui. Cela serait peut-être redondant avec l’image mais, comme c’est très bien écrit, non seulement on ne s’ennuie jamais mais cela crée de la tension et du suspense comme quand une future victime voit la mort approcher quand un zombie qui sort d’une tombe – McGregor a commencé par écrire des récits d’horreur. Le texte précise les durées réelles pour être réaliste – un an d’emprisonnement pour Venomm depuis l’épisode sept, deux mois de préparation depuis le dernier épisode de ce bimestriel.

On sent aussi que progressivement le texte part dans tous les sens. McGregor se libère. Il a créé un univers et intègre peu à peu d’autres allusions : un passage rapide sur le divorce de W’Kabi et Chandra. Le scénariste est un boulimique qui veut projeter le lecteur ailleurs. Il veut restituer un univers – ou faire partager ses passions. Il fait de nombreuses références à la soul : l’ex chanteuse, Monica Lynne est comparée à Aretha Franklin ou Roberta Flack, la réaction colérique du roi est associée à la rage musicale d’Isaac Hayes. D’ailleurs, l’étrange cape du roi fait penser aux tenues de Hayes. En 1974, la musique américaine et les films de la black exploitation sont en pleine affirmation d’une identité afro-américaine et de ses racines africaines.

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Que peut faire le dessinateur pour intégrer tout ce texte ? Rich Buckler tente par exemple de l’intégrer le long de la fumée d’un brasero. On trouve cependant parfois des limites de cette intégration. McGregor par le texte décrit la violence et la confusion des luttes d’une attaque groupée du village de Killmonger et ses lieutenants mais Billy Graham n’a pas encore les techniques visuelles pour montrer la complexité. Était-ce d’ailleurs possible ?

Même si pour les lecteurs actuels, les couleurs très vives font mal aux yeux, le dessin de Rich Buckler fait parfois preuve de talent. Les positions de la Panthère noire donnent une impression d’agilité, de mouvements très souples. Dans l’épisode huit, le titre est superbement intégré dans une illustration, comme un générique de James Bond – ce sera aussi le cas de Billy Graham sur d’autres titres. Il est plus irrégulier sur certaines cases. Même si les doubles pages sont assez belles, le style de Gil Kane ne m’a pas ici convaincu contrairement à Billy Graham. J’ai plutôt bien aimé son style non réaliste avec des visages proches d’une caricature.

A partir de l’épisode quatorze, le dessin s’améliore. Billy Graham s’est-il fait au style de McGregor ? L’artiste a en tous cas fait un choix radical. Il ne cherche plus à illustrer le texte mais crée sa propre histoire visuelle. La redondance des premiers épisodes disparaît au profit d’un aller-retour passionnant. Cela devient assez vertigineux par la multiplication des récits. On passe de l’image, aux dialogues et au texte sans suivre la même histoire. Par exemple, sur deux pages, le dessin montre l’armée de Killmonger déversant du pétrole dans une rivière pour capturer des dinosaures. Le texte décrit les animaux, les plans du tyran alors qu’un dialogue illustre la dureté de ce chef. Les trois récits sont donc séparés. Ensuite, le texte s’associe à l’image pour parler des ravages des marées noires. McGregor ne prend pas les lecteurs pour des idiots. La dissociation du texte et de l’image permet une profusion de récits. En découvrant ces pages, on est comme sur un chemin baroque hélas délaissé aujourd’hui.

Panthère_4Par contre, la lecture de l’intégrale d’une traite n’est pas le meilleur choix : il est plus intéressant de laisser du temps entre deux épisodes. Cela permet au lecteur d’infuser la potion pour bien comprendre par exemple, une page sur le parcours d’un triton sur le corps de la Panthère. Mis à part pour monter l’impuissance de la Panthère, cela ne fait pas avancer le récit narratif mais McGregor réussit un magnifique texte sur la peur alors que Graham organise une magnifique illustration autour de la main du roi léchée par le triton. Le LSD coulait sans doute à flot dans les bureaux de Marvel à l’époque.

 

Alors, verdict ?

Vous l’aurez compris la lecture de cette intégrale m’a captivé par le style et la présence inhabituelle du texte de McGregor. L’alliance avec Billy Graham est aussi passionnante à suivre. Son dessin est en progression constante et cela donne envie de lire la suite. Toute cette profusion peut vous dérouter mais n’est-ce pas l’intérêt de lecture : découvrir autre chose ??? Enfin, avec de telles températures, un récit d’aventure en Afrique est une lecture idéale.

Thomas S.

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