[review] Shadowman Intégrale

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Après Joe Golem et Docteur Strange, Comics have the Power continue son exploration des arts mystiques par l’intégrale Shadowman de Valiant Entertainment. Pour bien apprécier la lecture, je vous conseille un blues du sud comme Creedence Clearwater Revival ou un bon disque de jazz comme Billy Holiday qui apparaît sur une case de l’intégrale.

Un résumé pour la route

Shadowman_1Ce volume rassemble les épisodes 0 à 16 de Shadowman, la mini-série Shadowman : End Times 1 à 2 et Punk Mambo 0 publiés aux États-Unis entre novembre 2012 et novembre 2014. Bliss comics a publié cette intégrale le 18 mai 2018.

Justin Jordan (Luther Strode) puis Peter Milligan (X-Men, X-Statix, Hellblazer, Britannia) ont réalisé les scénarios. Parmi les nombreux dessinateurs, on retrouve Patrick Zircher (Action Comics), Roberto de la Torre (Iron Man), Valentine De Landro (Bitch Planet).

A La Nouvelle-Orléans, un jeune homme, orphelin, découvre le passé sombre de ses parents et, se débarrassant de l’amulette maternelle, il est alors investi par l’esprit d’un dieu vaudou – le loa – du Shadowman.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

L’avis de Sonia

Voilà l’intégrale que j’attendais avec la plus grande impatience chez Bliss Comics. j’avais eu la chance de lire le début lorsque Panini publiait Valiant et j’avais été littéralement envoûtée – oui, le jeu de mot est facile, je le reconnais – par cette atmosphère mystique et par l’ambiance qui se dégageait de cette histoire qui se déroule en plein cœur de la Nouvelle-Orléans.

Shadowman_5En effet, le récit ne se passe pas à New York ou dans une ville imaginaire hérissée de buildings mais dans les bayous de Louisiane, dans cette partie des Etats-Unis où règne le vaudou et c’est ce qui m’a attirée dans ce titre. Avec Shadowman, le lecteur est véritablement plongé dans cet univers particulier et croise une partie du panthéon vaudou qui forme un folklore coloré et inquiétant. Tout au long du récit, les figures se succèdent et permettent au lecteur de se familiariser avec les divinités et les rites qui lui sont peu connus. Ma lecture de Shadowman m’a poussée à me documenter davantage sur ce sujet qui m’intrigue depuis un bon moment et que je n’avais appréhendé jusqu’alors qu’à travers quelques séries comme American Horror Story et X-Files, des films comme Vivre et Laisser Mourir où James Bond se retrouve plongé dans la Nouvelle-Orléans ou quelques thrillers évoquant le sujet.

Shadowman_7Shadowman prend bien le temps d’installer le décor et de présenter avant tout le personnage principal, Jack Boniface, un jeune métisse tourmenté par la perte de ses parents et ses passages en orphelinats et familles d’accueil. Ce déraciné, cet enfant sans repères est pourtant l’héritier d’une longue lignée de Boniface qui ont tous été habités par un loa, un esprit qui lui permet d’accomplir certaines tâches et de devenir le Shadowman. Mais attention, dans le vaudou, rien n’est simple et les choses sont rarement gratuites ou sans conséquences : le loa n’est pas au service de l’humain qu’il possède, il lutte pour prendre le dessus et lui imposer sa volonté. Jack Boniface doit constamment lutter contre son loa afin que ce dernier ne le domine pas et ne le pousse pas à des actes irrémédiables. C’est une des forces de ce titre : cette dualité pèse sur Jack que le lecteur trouve tantôt attendrissant tantôt effrayant quand il laisse sa rage prendre le dessus. Avec son histoire familiale et l’héritage qui est le sien, Jack trimbale un fardeau particulièrement lourd montrant ainsi combien il est difficile de s’extraire de tout ceci pour mener son destin comme on l’entend. Le poids de la généalogie est présent dès le moment où le loa s’empare de Jack puisque le démon énumère tous les ancêtres de ce dernier qui n’a d’autre choix que d’assumer son héritage. Mais doit-il le subir ou en être le maître ? Assumer son héritage, c’est aussi faire face au passé esclavagiste de la Louisiane qui est régulièrement évoqué dans le récit avec une horrible histoire d’un fouet mystique composé de peaux d’esclaves et à travers l’histoire de Darque et de sa sœur.

Le Shadowman a pour mission de combattre les démons et les pages du récit en sont peuplées qu’il s’agisse du répugnant Mister Twist, le démoniaque Darque ou des figures majeures du Panthéon vaudou comme le baron Samedi qui règne sur les morts. Le lecteur, comme les personnages, ère sans cesse entre notre monde et le royaume des morts, se retrouvant parfois dans des zones mal définies, dans lesquelles, on ne sait plus exactement où l’on se trouve. Le principe du don, du sacrifice est omniprésent : afin d’accéder à la connaissance, il faut accepter de sacrifier ce à quoi l’on tient le plus. La lutte intérieure de Jack qui doit renoncer à ce qu’il aime le plus pour résoudre sa pesante histoire personnelle en est le symbole. Les tourments et les luttes intérieures dont Jack est la victime sont transcrits avec justesse tout comme les sentiments d’Alyssa qui alternent entre mépris, méfiance, amour ou haine.

L’évocation du vaudou est accompagnée par la présence de rituels magiques, conjurations, de créatures venues de l’au-delà et d’inévitables zombies qui ne sont pas les mangeurs de chair de Walking Dead. Nous pénétrons dans un monde où l’on perd tous ses repères et où l’on n’est sûr de rien ni de personne : Jaunty le singe est-il un allié ou souffle-t-il des perfidies égarant Jack sur de fausses pistes ? La mambo -sorcière- punk souhaite-t-elle aider Jack ou le pousser dans les ténèbres ? Pour continuer à avancer, il faut se dépouiller de tout mais au profit de quoi et de quelle vérité ? On est bien loin d’un monde manichéen avec Shadowman, personne n’est véritablement bon, même pas le héros, capable de s’allier avec les pires entités pour progresser dans la connaissance de son être profond. Faut-il donc accepter sa part d’ombre pour être enfin soi-même ? N’est-il possible d’aller de l’avant qu’en reniant ses principes et en acceptant des alliés bien encombrants ?

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Insérer dans le récit la Mambo Punk m’a, au début, paru un peu étrange et décalé, ce qui est sans doute voulu. Ce personnage permet à Peter Milligan un véritable hommage au Punk, qui est mort pour lui avec Sid Vicious. Milligan insère ensuite une critique subtile mais sans concession de la récupération mercantile du mouvement punk qui a fini par le tuer. J’ai adoré cette origin Story inattendue qui clôt une intégrale d’une grande densité émotionnelle.

Sur le plan graphique, la multiplicité des dessinateurs et des coloristes ne nuit en aucun cas à l’ensemble qui forme une belle unité et offre des propositions qui sans être trop différentes ont chacune leurs particularités, le tout restant dans un univers sombre, à l’exception du récit sur Punk Mambo, bien plus coloré et psychédélique. Louons également Bliss Comics qui ajoute en fin de volume un très beau cahier graphique mêlant couvertures alternatives et planches des dessinateurs présents dans le volume, mention spéciale aux pages de Roberto de la Torre : magique ! J’avoue avoir été totalement conquise par cet artiste.

Alors, convaincue ?

En conclusion, je conseille vraiment ce Shadowman qui peut se lire indépendamment de tout autre récit. Profitez de cette ambiance mystique, à la fois attirante et effrayante qui donne vraiment envie d’approfondir ses connaissances sur le vaudou. Shadowman fleure bon les bayous de Louisiane et le lecteur est vite entraîné dans un univers où il se perd avec délice dans cette ambiance vénéneuse et ésotérique.

Sonia D.

L’avis de Thomas

En fermant la barrière entre le monde des morts et celui des vivants, Josiah Boniface, le Shadowman, s’est sacrifié pour sa famille et le monde. Sa femme disparaît des années plus tard dans un accident de voiture. Leur fils Jack Boniface ignore ce passé. Adopté, il cherche ses racines. Le héros est un métis ce qui est très rare dans les comics mainstream. Jack est un naïf plongé dans un monde aux nombreux mystères parfois bienveillants et d’autres fois dangereux. Jack n’est pas seul mais il est aidé par une société secrète – les Acolytes – représentée par un nain chercheur en occultisme – Dox – et son élève – Alicia. La magie est une science mal comprise, une énergie que les sorts orientent. Plus tard, on rencontrera Dr Mirage, une enquêtrice qui fait apparaître des fantômes pour trouver des indices.

Être super-héros n’est pas dans ce début de volume une fatalité familiale mais le père de Jack lui permet de choisir avant de disparaître. Comme souvent avec Valiant, tout n’est pas donné en un épisode. Le lecteur ne découvre pas tout de suite les pouvoirs du Shadowman mais, comme Jack, il tâtonne et doit chercher à les découvrir progressivement. Shadowman peut aller dans le monde des morts, antichambre de plusieurs mondes. On rencontre un singe parlant, Jaunty, avec un masque de squelette. Le décalage humoristique entre cet animal très savant et Jack, l’humain ignorant est bien fait. Cependant, le récit privilégie l’action à la découverte de ce monde.  Pour sauver Alicia, Jack accepte le démon qui lui permet d’être le Shadowman. Au fil des épisodes, Jack s’émancipe et veut tracer sa voie sans écouter les Acolytes.

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Face à eux se dressent des démons du monde des morts aidés par une élite bourgeoise, la Confrérie. Justin Jordan utilise des références au vaudou – Baron Samedi, maître du monde des morts. Son pouvoir est assez flippant car Samedi dirige des zombies et lors de son attaque chaque mort rejoint de suite son armée.

L’action se déroule à La Nouvelle-Orléans. J’ai toujours adoré cette ancienne colonie française, les bayous qui l’entourent et les décors qu’ils offrent et l’ambiance occulte du vaudou. Plus globalement, on retrouve des lieux mythiques de l’Amérique. Jack se retrouve dans un dinner mais, comme dans Pulp fiction, son lieu de réconfort est attaqué car sa vie a changé.

Patrick Zircher réalise de très beaux dessins réalistes avec des couleurs sombres. Ce style correspond très bien à l’histoire surtout qu’il n’hésite pas à faire du gore – une mise en scène de corps déchiquetés dont les lambeaux de chair ensanglantée s’agglomèrent pour faire apparaître un démon, Mister Twist.

On découvre très vite que Twist n’est en fait qu’un agent de Maître Darque. Darque refuse la libre pensée et veut tout contrôler. Pessimiste radical, il veut mettre fin à la souffrance par l’annihilation de toute vie. Cet ennemi est très classique et binaire jusqu’à un épisode sur l’enfance de Darque raconté par sa sœur. Ces jumeaux albinos – Nicodemo et Sandria – sont élevés dans une plantation du sud pendant l’esclavage. Leur père, accro à la connaissance, est prêt à tout pour aller au lyceum, université des arts occultes.  Darque renie le père pour grandir et a acquis sa puissance pour sauver sa sœur comme Jack pour Alicia. Mais cet amour devient incestueux et fait basculer Darque. Sandria est tombée amoureuse de l’ancêtre paternel noir de Jack pendant la guerre de sécession. L’origine du Shadowman est expliquée – l’esprit du bébé mort de Sandria et Marius Boniface. Cette histoire me permet de découvrir un artiste, Roberto de la Torre, qui dessine au début uniquement le monde des morts. Les couleurs et l’encrage très charbonneux à la Jae Lee conviennent parfaitement à l’ambiance sombre de cet univers. Le noir est omniprésent et on ne trouve aucune zone de couleur lisse. C’est à la fois superbe et suffocant.

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Au fil des épisodes, le scénariste semble perdre peu à peu son énergie. Les dialogues sans contenus servent juste pour lancer l’action. Shadowman est un Docteur Strange sombre et gore mais il détruit la Confrérie comme un Punisher la mafia. Les sentiments ou la psychologie des personnages sont peu développés.

A partir de l’épisode 13X, Peter Milligan reprend les rênes et change totalement de direction. Il insère un nouveau personnage : Mambo Punk est une magicienne punk vivant isolée dans les marais qui sniffe de la colle pour avoir des visions. Tout en restant dans le mysticisme local, c’est une super idée de sortir de la ville pour aller dans le bayou.

Jack gagne en profondeur avec des accès de violence en raison de son passé traumatisant d’enfant placé. Milligan fait de Jack un possible psychopathe, un autre stéréotype des films d’horreur. Jack a perdu le contrôle et bascule dans la folie – un peu comme le Moon Knight de Lemire. Jack n’arrive pas à quitter ce moment traumatique qui réapparaît sans arrêt dans l’histoire. S’imaginant avoir été le harcelé, il se rend compte que c’est lui qui a mis son harceleur dans un fauteuil.

De la Torre le rejoint dans l’épisode 13. Il garde un style très original juxtaposant un noir très présent avec des aplats ou même toute une page d’une seule couleur – bleu, violet, marron. Ce jeu sur les couleurs est non seulement superbe mais crée une ambiance tendue – avec les aplats rouge sang. Il a aussi une manière de déformer géométriquement des visages. Les pouvoirs d’Alyssa deviennent bien plus beaux que de simples flammes bleues sur les mains mais avec de la Torre ce sont des lanières lumineuses. Il a un style bien moins cinématographique mais plus graphique et donc bien meilleur.

La mini-série Shadowman End Times a un style graphique très différent de Valentine de Landro et Livesay – qui me fait penser à Chris Samnee. La folie ronge encore plus Jack qui refuse de remplir son rôle de peur d’être envahi par le démon. On découvre aussi qu’aller dans le monde des morts réduit la vie du Shadowman sur terre ce qui rend son pouvoir plus stressant. On retrouve la place du père mais de manière plus intéressante. Jack comme dans le premier épisode est à la recherche de réponses sur son père. Cette série se termine de manière surprenante mais achève le cycle psychologique de la relation entre Jack et son père.

En bonus, la lecture se termine par un épisode sur Punk Mambo. Milligan montre l’origine du style et du pouvoir de ce personnage original. Il en profite pour montrer comment le punk peut changer une vie et l’inutilité de vouloir revenir en arrière. Robert Gill est le dessinateur dans un style proche de Vertigo.

Bliss comics nous gratifie comme toujours de bonus conséquents – toutes les couvertures alternatives, l’ensemble des croquis de l’épisode 1 avant la colorisation et des épisodes de de la Torre.

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Alors, convaincu ?

Je suis assez partagé sur cette intégrale. Les dessins sont bons et même dans la partie écrite par Justin Jordan les rebondissements sont nombreux même si c’est assez attendu. L’univers du vaudou est très bien utilisé et le récit s’améliore avec la venue de Milligan et de de la Torre mais un peu tard. Cependant, il y a quelques contradictions entre la version de Jordan et celle de Milligan. La fin de l’intégrale est surprenante et relance le récit qui s’est peu noyé dans le bayou au milieu du volume.

Thomas S.

Sonia D et Thomas S, deux avis, deux regards 🙂

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