[review] Jimmy’s Bastards

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Garth Ennis est un auteur que j’aime pour la virulence de ses propos et sa dénonciation acerbe de notre société et de ses hypocrisies. La lecture de la preview de Jimmy’s Bastards sortie par Snorgleux Comics pour le Free comic book day m’a donné envie de poursuivre l’aventure. En route pour un titre particulièrement déjanté et grinçant.

Un résumé pour la route

jimmy_s_bastard_Snorgleux_Comics_1Jimmy’s Bastards est scénarisé par Garth Ennis. Russ Braun est au dessin et Rob Steen à la couleur. Le titre sort aux Etats-Unis chez Aftershock comics en 2017. En France, le premier volume de Jimmy’s Bastards est publié par Snorgleux Comics en 2018.

Jimmy Regent est l’agent vedette du MI6, capable de supprimer les menaces les plus délirantes et de lutter contre les adversaires les plus improbables comme Theophilus Trigger ou l’horrible Bobo le bâtard, clown chimpanzé. Jimmy jongle avec les succès féminins et sa mission sacrée de défendre la démocratie britannique. Pourtant, dans l’ombre, un complot se met en place pour éliminer le meilleur agent secret de Sa Majesté. Mais quels sont ces plus terribles ennemis tapis dans l’ombre ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Ayant lu il y a quelques temps le Hellblazer de Garth Ennis, je n’ai pu m’empêcher de faire la comparaison entre son Constantine, sale, alcoolique et dépressif et ce Jimmy Regent très propre sur lui, au brushing impeccable. Deux personnalités qui semblent fort différentes mais qui ont pourtant beaucoup en commun à commencer par leur cynisme et leur égocentrisme forcené qui les mène à la catastrophe mais de manière fort différente. Jimmy semble traverser la vie avec légèreté là où Constantine est profondément embourbé dans ses erreurs. Pourtant, aucun des deux ne peut échapper à une remise en cause et aux conséquences de ses actes.

Jimmy Regent a des airs de Cary Grant avec un soupçon de Ronald Reagan. Le fait que Russ Braun et Garth Ennis fassent le choix de Grant n’est pas dû au hasard puisque ce dernier a lui même servi de modèle à Ian Fleming pour son James Bond. Car oui, Jimmy est une parodie de l’agent britannique. Garth Ennis décide de pousser le personnage dans ses retranchements et de jouer à fond avec les clichés du genre, jusqu’à la farce et à l’absurde. Comme son modèle, Jimmy affronte des méchants complètement délirants qui manipulent les esprits faibles ou écharpent leurs adversaires sans merci. Graphiquement, Russ Braun accentue les traits d’un Jimmy à la coiffure impeccable et au costume indéfroissable quelles que soient les circonstances, l’homme est tiré à quatre épingles du début à la fin, malgré les bombes et les balles qui sifflent autour de lui, un véritable exploit !

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Le récit démarre très fort avec une attaque en règle des religions et de leurs adeptes fanatiques comme Garth Ennis sait si bien le faire, sans grande subtilité ici, mais avec une efficacité redoutable.

Tous les ingrédients chers aux amateurs de James Bond sont présents : Mister Thump est un Q dont les inventions n’ont rien à envier à l’original, Sir X est un M à l’allure très écossaise et Jimmy est entouré d’un aréopage de jolies femmes à son service… sauf sa nouvelle équipière qui ne s’en laisse pas compter. On n’oublie évidemment pas les accessoires indispensables que sont les gadgets, les voitures de sport et le champagne qui coule à flots.

Ennis n’épargne rien en s’interrogeant sur l’appartenance de Nancy McEwan à une minorité afro-britannique et donc sur la légitimité de sa présence (est-elle là pour satisfaire un quota ?) pour mieux tourner ce type de réaction en dérision. Le handicap mental du fils de sir X est également souligné de manière burlesque, sans aucun tabou. Ennis s’attaque aussi à tous les codes de la bonne société britannique : le golf taxé de jeu ennuyeux ou les clubs de gentlemen interdits aux dames où Nancy fait une entrée fracassante. Le scénariste se moque aussi des hypocrisies des régimes démocratiques qui emploient parfois des méthodes expéditives sous couvert de défense du système politique. Comme toujours, Ennis glisse des clins d’oeil à ses lecteurs dans les cases : amusez-vous à retrouver les affiches de Churchill et ses messages plus ou moins véridiques !

Jimmy's_Bastards_1Mais l’aspect qu’Ennis remet en cause le plus violemment dans ce titre est la figure du mâle dominant, du macho séducteur qui sème à tout vent sans se préoccuper des conséquences. Si James Bond ne répond jamais de ses actes, tel n’est pas le cas de Jimmy Regent qui va se trouver très directement aux prises avec un héritage dont il se serait bien passé. Pour bien montrer l’absurdité d’un tel modèle, Ennis fait dans le trash et le cru avec une magistrale inversion des sexes : tous les hommes se trouvent dotés d’une paire de seins et les femmes d’un sexe masculin et les comportements des uns et des autres devant cette nouvelle situation sont particulièrement savoureux. Alors oui, Jimmy Regent semble odieux et on a vite envie de détester ce mec insouciant qui sème à tout vent, pourtant, Ennis laisse une petite chance à son personnage dont il révèle peu à peu les failles et les faiblesses. Jimmy joue un rôle pour éviter de se questionner et sans doute pour se préserver. Qu’y a-t-il derrière cette façade de bellâtre sûr de lui ? Un cliffhanger des plus loufoques nous laisse présager des aventures encore plus délirantes.

Côté dessins, Russ Braun me rappelle à la fois Steve Dillon et Darick Robertson ce qui donne un mélange étonnant de personnages parfois un peu figés à certains moments et de cases particulièrement brillantes à d’autres. Russ Braun excelle notamment lorsqu’il met en scène une profusion de personnages ou lors des scènes d’action ou ses personnages surgissent littéralement de ses cases.

Alors, convaincus ?

Jimmy’ Bastards est une caricature franche de l’espion britannique dans laquelle Garth Ennis pousse tous les clichés à l’extrême sans qu’on soit finalement très loin de l’original. Mais Ennis, à son habitude, en profite pour interroger tous les codes de notre société : le regard que les démocraties portent sur elles-mêmes, la figure du macho érigé en modèle, les traditions britanniques multiséculaires.

Le ton est habituel à l’auteur : il utilise un humour cru et direct qui ne surprendra pas ses lecteurs fidèles mais peut éventuellement rebuter des lecteurs plus habitués aux tons feutrés. Snorgleux Comics, l’éditeur, a eu l’excellente idée de faire appel à Alex Nikolavitch pour la traduction, ce qui permet de profiter pleinement des subtilités et des jeux de mots présents dans l’ouvrage.

Qu’on veuille simplement rire d’une parodie de James Bond et profiter de situations délirantes et d’un rythme endiablé ou réfléchir avec Ennis sur les travers des démocraties occidentales, Jimmy’s Bastards nous permettra de passer un bon moment et c’est là l’essentiel.

Sonia D.

 

 

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