[review] Intégrale Iron Man 1974-1975

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L’un des intérêts des intégrales reprenant des récits des décennies passées est évidemment de retrouver ou découvrir des aventures de nos héros préférés mais aussi de se replonger dans le contexte historique dans lesquels ces histoires ont été écrites. Au delà des récits qui peuvent parfois paraître un peu dépassés, le discours véhiculé dans ce titre est particulièrement intéressant.

Un résumé pour la route

iron-man-integrale-1974-1975_1Cette intégrale Iron Man regroupe les parutions Marvel suivantes : Iron Man 66 à 81 (à l’exception du 76) parus entre février 1974 et décembre 1975 aux Etats-Unis. Ce volume représente la fin du run de Mike Friedrich au scénario. Un épisode, le 78, est scénarisé par Bill Mantlo. Quant aux dessins, on retrouve George Tuska mais aussi Arvell Jones, Keith Pollard et Chic Stone. Si on regarde du côté des encreurs, on note les noms de Mike Esposito, Vince Colletta, Jim Mooney, Dick Ayers et Chic Stone.  En France, cette intégrale est publiée en 2018 chez Panini Comics.

Dans ce volume, Iron Man est aux prises avec les plans funestes du Lama noir qui lui oppose des adversaires tout aussi redoutables que le Mandarin, Griffe Jaune, M.O.D.O.K ou le Penseur fou. C’est aussi l’occasion pour Tête de Fer de faire des voyages réguliers en Asie, pour le meilleur et pour le pire.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Sur le plan du récit pur, la première constatation est que le volume est assez décousu puisque l’intrigue principale qui tourne autour du mystérieux Lama Noir est interrompue pour laisser place à des épisodes un peu bouche-trou, qui n’ont absolument rien à voir avec le récit central. Le fil rouge de ce volume reste malgré tout la volonté du Lama Noir de provoquer un combat entre tous les vilains de la planète en les opposant dans des combats mortels. Ce qui est plutôt cocasse est que finalement, Friedrich et Tuska ne réussissent à faire rentrer dans l’arène que des vilains de seconde zone ou presque, tous les autres refusant le défi. On va tout de même profiter un court moment du combat opposant le Mandarin à Griffe Jaune puis des apparitions du Penseur Fou et de MODOK. C’est un réel plaisir de revoir ces vilains quelque peu délaissés pour certains aujourd’hui mais qui faisaient des apparitions plus régulières à cette époque. On note également l’apparition de Fu Manchu en hommage à son créateur Sax Rohmer. Notons enfin que pour compléter le panel d’opposants asiatiques, Iron Man va avoir maille à partir avec Sunfire, le héros japonais présenté comme un  » ultra nationaliste », nous ne sommes pas encore très éloignés du souvenir de Pearl Harbour, les Japonais n’ont pas forcément bonne presse. C’est donc presque toute l’Asie qu’Iron Man est obligé d’affronter dans ces pages denses en combats.

Graphiquement, on peut noter qu’il s’agit des dernières apparitions régulières de George Tuska sur ce titre où il fut très présent et qu’il marque de son empreinte. Qu’on l’apprécie ou non, force est de constater que Tuska imprime sa patte sur le vengeur doré dont il sait souligner la puissance par ses pleine-pages impressionnantes et ses scènes de combat tout en force. C’est aussi pour lui l’occasion de tester dans Iron Man #68 un nouveau look pour Iron Man en rajoutant un nez à son masque « pour le rendre plus expressif » ce que personnellement, je ne trouve pas très réussi et qui fort heureusement disparaîtra plus tard. Tuska joue aussi avec les gadgets de l’armure d’Iron Man et en montre plusieurs facettes : la manière dont Stark enfile son costume contenu dans une mallette – c’était un vrai mystère pour moi quand j’étais gamine : comment ce truc tout plat pouvait devenir une armure indestructible – ses rayons destructeurs, la manière dont il peut lutter contre le feu et ses magnifiques patins à roulettes. Friedrich et Tuska font bien de Tony Stark un réel génie capable en deux cases de trouver une solution au plus complexe des problèmes et de construire une armure nouvelle génération. Le passage d’Arvell Jones sur le titre n’est pas une réelle réussite graphique, il donne un aspect un peu trop frêle à Iron Man.

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Sous l’armure, on a toujours un Tony Stark à la santé fragile qui subit plusieurs alertes cardiaques pendant ses combats, rappelant au lecteur qu’il existe un homme sous l’armure. Galant homme et businessman, Stark poursuit la diversification de son entreprise qui, de Stark Industries s’est muée en Stark International. On le voit faire des allers-retours de New York à Manille aux Philippines où la firme a une antenne. Bien pratique pour les interventions d’Iron Man en Asie.

Car c’est bien l’Asie qui se trouve au cœur de ce volume ainsi que les problématiques liées à la fin de la guerre du Vietnam. Sans faire un cours d’histoire sur ce conflit, rappelons que les troupes américaines se sont retirées unilatéralement du Viêt Nam en 1973 soit l’année qui précède la parution des récits que nous avons entre les mains. L’ambassade américaine quitte Saïgon en 1975, on est donc encore en plein cœur du sujet lorsque ces épisodes d’Iron Man paraissent. Or, le discours tenu ici est loin d’être manichéen et nationaliste : Tony Stark est, ne l’oublions pas, un marchand d’armes, c’est d’ailleurs au Viêt Nam qu’à la suite de sa capture et de sa blessure, il conçoit l’armure d’Iron Man. Mais, ici, Tony fait son autocritique : il est celui qui a vendu le napalm qui a servi contre les populations et dont les dégâts ont été immortalisés par la photographie dramatique de la petite Phan Thi Kim Phuc, fillette de neuf ans fuyant une zone bombardée en 1972. Lorsqu’Iron Man débarque au Viêt Nam, il s’aperçoit que la guerre se poursuit malgré le départ des Etats-Unis, il visite des villages en ruines et voit des civils souffrir de la lutte entre le Viêt Cong et le régime de Saïgon.

Iron_Man_1974-75_1L’épisode 78 de septembre 1975 est le plus fort au niveau du discours, il est scénarisé par Bill Mantlo et non Mike Friedrich. Tony Stark s’interroge ouvertement sur le bien-fondé de l’intervention américaine au Viêt Nam : « quel droit avions-nous d’être là-bas pour commencer ? » Au delà même de ce questionnement sur le droit d’ingérence, Stark s’interroge aussi sur le fondement même de la démocratie : « tu as défait les communistes sans te demander quelle démocratie tu défendais« … Mantlo pose ici un regard désabusé sur une Amérique qui a vécu l’affaire du Watergate faisant émerger la corruption d’une classe politique décrédibilisée. On voit aussi que les auteurs s’interrogent sur le rôle de l’armée et les violations des règles de droit international. Cet épisode se clôt avec une réflexion sur les préjugés et sur une note pacifiste indiquant que « la guerre est le comble des maux. » Tout au long des épisodes de Friedrich, l’aventure vietnamienne d’Iron Man est aussi l’occasion d’évoquer en filigrane la situation des Noirs américains : l’un d’entre eux est resté au Viêt Nam car la société américaine n’a rien à lui offrir à part le chômage, il préfère donc rester vivre dans ce territoire en guerre. Si le sujet est juste esquissé, il n’en est pas moins suggéré.

D’autres sujets de société sont abordés dans les pages de ce titre comme l’indépendance de la femme qui travaille et s’assume pleinement, symbolisée par Pepper, la secrétaire de Tony. Les méfaits de la manipulation génétique sont largement explicités dans l’épisode 79 (Minuit sur le Mont Funeste) au cours duquel Iron Man et un jeune couple sont aux prises avec une savante folle qui transforme les humains en singes et vice-versa. La chute de l’épisode est plutôt amusante. Lors d’une confrontation entre Tony Stark et ses ouvriers, les auteurs nous gratifient d’un échange sur le problème de l’inflation. Tony est interpellé sur ce qu’il faut faire contre cela, il répond par un discours productiviste : « plus on produit, plus les prix sont bas. » La question de l’inflation est, en effet, préoccupante, rappelons que le premier choc pétrolier a eu lieu en 1973.

Enfin, on notera qu’Iron Man fait une apparition à la Comic Con de San Diego, fondée peu de temps avant, en 1970, l’occasion d’un interlude cocasse avec apparition des artistes de chez Marvel. On voit un Tony Stark fidèle en amitié et généreux qui veut effacer son image de marchand d’armes et tente de se racheter. Une petite incohérence toutefois : il abandonne Roxie seule dans la jungle vietnamienne et ne revient qu’une semaine plus tard en espérant qu’elle soit encore en vie, un peu léger, non ?

Alors, convaincus ?

Iron_Man_1974_2Si l’intrigue principale avec le Lama Noir n’est pas forcément d’une grande profondeur, on est tout de même loin d’un titre caricatural et manichéen. Ces épisodes d’Iron Man portent la marque de leur époque par la nature des ennemis que rencontre notre héros, pour la plupart asiatiques ou soviétiques – on retrouve la Dynamo Pourpre ou l’homme de Titanium. L’intrigue principale est mise entre parenthèses pendant quelques épisodes, donnant le temps à Bill Mantlo pour une introspection de Tony Stark qui est en fait celle de toute la société américaine traumatisée par la guerre du Viêt Nam en train de s’achever.

Graphiquement, ces épisodes sont marqués par la fin du passage de George Tuska qui n’a pas forcément une initiative des plus heureuses en modifiant quelque peu l’armure d’Iron Man mais il sait globalement très bien mettre en valeur les scènes d’action.

Si ces années ne sont pas forcément les meilleures en termes d’intrigue ou sur le plan graphique, ce volume reste passionnant par le contexte géopolitique dans lequel il se situe mais aussi parce qu’on peut voir évoluer avec plaisir certains ennemis aujourd’hui moins exploités par les scénaristes. Le charme des années 1970 opère toujours auprès de la lectrice que je suis.

Sonia D.

 

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Léo Deroclès dit :

    Hello,

    Et merci pour ton article fouillé.
    J’ai pensé à la même chose pour la saga de Korvac où l’intrigue principal était noyé par les sous intrigues et rendait le tout parfois nébuleux.

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    1. Sonia Smith dit :

      Tiens, il faut que je la relise aussi !

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