[review] InseXts tome 1

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Ayant toujours envie de soutenir les nouveaux éditeurs et de découvrir de nouvelles propositions, je me suis penchée dernièrement sur plusieurs titres sortis chez Snorgleux Comics comme Animosity ou Black Eyed Kids. Parmi les sorties qui m’intriguaient le plus figurait InseXts, sujet de cette présente chronique.

Un résumé pour la route

Insexts_1InseXts est scénarisé par Marguerite Bennett et illustré par Ariela Kristantina tandis qu’on retrouve Bryan Valenza à la couleur. Aux Etats-Unis, le titre sort chez Aftershock en 2017. En France, l’ouvrage sort chez Snorgleux comics en 2018.

Londres, 1894. Lady Lalita Bertram est une femme malheureuse : son mari, le comte Harry Bertram l’a épousée pour sa dot mais n’éprouve que du mépris pour elle, troussant ses domestiques presque sous ses yeux. Pourtant, une alliance vénéneuse unit Lady Bertram et Mariah, sa femme de chambre. Unies par l’amour qu’elles se portent mutuellement, les deux femmes se liguent contre le mari séducteur pour le supprimer. Mais, alors qu’il rend l’âme de manière plutôt étrange, les deux femmes récupèrent un enfant, lové dans le cadavre du lord. Le petit William est en fait le fruit de l’amour des deux femmes… mais que sont-elles réellement et comment cela est-il possible ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Si vous avez lu le résumé ci-dessus, vous savez déjà qu’il faut s’attendre à un titre plutôt étrange et assez sanglant. La période choisie par Marguerite Bennett pour son récit se prête particulièrement bien à ce type d’histoire. L’Angleterre victorienne a déjà son compte de monstrueuses créatures errant dans les rues, qu’il s’agisse du Frankenstein de Mary Shelley, né au début du XIXe siècle ou du plus récent Docteur Jekyll et Mr Hyde qui a vu le jour en 1886 sous la plume de Robert Louis Stevenson. Si Dracula n’effraie la capitale britannique qu’en 1897, le bien réel Jack l’Éventreur remplit déjà les rues de terreur. Quoi de plus naturel, dans ce contexte que de lire les aventures d’un couple de femmes insectes se rapprochant à la fois du papillon et de la mante religieuse ? Marguerite Bennett évoque d’ailleurs pleinement ce Londres de la fin du XIXe siècle et en décrit les bas-fonds avec force détails, aidée en cela par le trait fin d’Ariela Kristantina. Notons aussi la colorisation assez subtile de Bryan Valenza qui rend hommage à l’atmosphère angoissante des ridelles londoniennes qu’il parsème de touches de couleurs déchirant une nuit perpétuellement pluvieuse. A ces personnages littéraires monstrueux, la scénariste ajoute celui de la Hag, créature issue du folklore médiéval anglo-saxon que l’on retrouve aussi dans les pays scandinaves et germaniques. Si le personnage de Marguerite Bennett a les traits d’une belle femme et non d’une vieille sorcière cannibale, elle en a toutefois les caractéristiques, se servant de ses proies pour les dévorer ensuite.

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Mais ne nous y trompons pas. Si InseXts est une histoire fantasmatique et horrifique, l’ouvrage est aussi une dénonciation d’une société corsetée dans ses carcans, étouffée par le jeu de domination de certaines classes sociales au détriment des autres. Bennett oppose incessamment les demeures rutilantes de la noblesse anglaise aux masures insalubres des prostituées de Whitechapel. L’autrice sait aussi très bien restituer les tensions familiales d’une noblesse en mal d’argent, obligée à un mariage bourgeois pour redorer son blason, entraînant ainsi dans la rancœur des couples que tout oppose. Bennett mêle ainsi un discours presque marxiste à une peinture sociale rappelant les romans de Balzac ou Maupassant dans lesquels les maris sont cruels et les femmes malheureuses.

Insexts_3Car oui, il est beaucoup question de condition féminine dans InseXts ! Marguerite Bennett instille dans son récit une histoire d’amour entre deux femmes de conditions sociales différentes : Lalita Bertram et sa gouvernante, Mariah. Toutes deux sont finalement victimes du même homme : le mari de Lalita, un lord tout ce qu’il y a de plus classique, troussant ses domestiques et les prostituées tout en délaissant sa femme qu’il viole parfois quand l’envie lui prend. La scénariste n’a pas beaucoup à faire pour grossir le trait d’une société victorienne corsetée dans ses principes apparents, qui ne néglige pas la violence et les turpitudes, tant qu’elles se parent de belles manières. L’homme est décrit comme un dominant infatué de sa puissance et inconséquent, à l’exception du médecin confident de Lalita, secrètement amoureux d’elle. Attention toutefois, Bennett n’oppose pas les genres dans un propos manichéiste : elle montre combien la société donne toute puissance à l’homme à condition qu’il soit fortuné mais également combien ce type d’homme trouve, hélas, parmi les femmes des alliées préférant soutenir leur propre aliénation que de concourir à leur émancipation. Ce type de personnage féminin est campé par la belle-sœur de Lalita, gardienne des traditions et des hiérarchies sociales établies ou la Hag qui, elle aussi, est là pour mettre un frein aux désirs de liberté des femmes qu’elle maintient dans l’asservissement. Pour symboliser la lutte pour la liberté, Marguerite Bennett et Ariela Kristantina choisissent la métaphore de la femme-insecte : elle tue son mari une fois le rôle de ce dernier accompli et ne peut accéder à sa pleine liberté qu’en se transformant et en devenant une créature à la fois pleine d’empathie pour ses semblables et cruelle pour ses adversaires. Lalita se défait peu à peu de son carcan et mue mais ce n’est pas sans douleur et sans crainte. Certaines planches sont d’ailleurs dures et sanglantes montrant la douloureuse transformation de notre lady. Fort heureusement, Ariela Kristantina alterne ces pages avec des images des deux amantes s’adonnant à l’amour le plus intense.

Alors, convaincus ?

InseXts est un drôle de récit qui met son lecteur parfois très mal à l’aise car il emprunte allègrement à l’atmosphère vénéneuse de l’époque victorienne teintée d’horreur et de fantastique. Marguerite Bennett réussit à élaborer une histoire horrifique qui va même jusqu’au gore. On peut se contente de cette lecture au premier degré, ce qui risque d’être un peu frustrant. Pour apprécier ce récit souvent dérangeant, il faut donc le lire comme une satire sociale qui fustige la société victorienne et ses pesanteurs sociales ou questionne la domination masculine… mais est-ce vraiment seulement de cette époque que nous parle Marguerite Bennett ? Pour ma part, je ne ressors pas de cette lecture sans malaise, mais je poursuivrai donc avec le tome suivant pour pouvoir suivre jusqu’au bout la mutation effrayante de Lalita Bertram.

Sonia D.

 

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3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. J’aime tellement InSEXts ❤

    Aimé par 1 personne

    1. Sonia Smith dit :

      J’en étais sûre 🙂

      Aimé par 1 personne

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