[review] Aleister & Adolf

Vous l’aurez peut-être compris à la lecture de nos reviews, on aime bien la magie et l’occultisme sur Comics have the Power, Thomas vous a parlé il n’y a pas si longtemps du docteur Strange et je vous ai fait l’éloge de Black Magick. Pourquoi ne pas continuer sur notre lancée avec un ouvrage sorti aux éditions Wetta qui porte le titre un peu effrayant d’Aleister & Adolf. C’est parti pour une plongée dans le mysticisme !

Un résumé pour la route

Aleister_Adolf_1Aleister & Adolf a pour scénariste Douglas Rushkoff et pour dessinateur Michael Avon Oeming. Aux Etats-Unis, le titre est sorti chez Dark Horse comics en 2016. En France, le récit sort chez Wetta en 2018.

Un jeune graphiste travaillant pour le groupe Viceroy s’apprête à terminer son travail en insérant un logo dans un document mais il n’y parvient pas, le fichier semble corrompu car le logo ne tient pas en place. Il se rend alors aux archives de l’entreprise pour scanner l’original et tombe sur des photos très perturbantes. L’archiviste l’envoie alors voir un vieil homme à l’article de la mort appelé Roberts qui va le mener à la rencontre d’Aleister Crowley et d’Adolf Hitler.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Reconnaissons que le titre fait un peu peur au premier abord mais on est intrigués dès la couverture par l’univers étrange que les artistes nous proposent. L’histoire démarre comme une intrigue policière même si, dès les premières pages, on sent bien que quelque chose cloche. Le jeune graphiste Hugh bosse dans la pub sans trop de conviction jusqu’à ce qu’un logo récalcitrant le pousse aux archives où il fait des recherches et tombe sur un vieil archiviste plus qu’étrange. Le logo sur lequel Hugh fait des recherches l’amène dans un univers auquel il ne s’attendait pas : les camps de la mort nazis.

C’est à partir de là que le récit prend une autre tournure. Hugh est amené à rencontrer un témoin de la Seconde Guerre mondiale, un photographe appelé Roberts, enrôlé par le général Patton pour se rendre en Angleterre afin de participer à une guerre psychologique mettant en scène des artefacts mythologiques comme la lance de Longin qui perça le flanc du Christ ou pour rencontrer des figures de l’Occultisme.

Les lecteurs qui n’auraient aucune notion du sujet seront sans doute un peu perdus dans un premier temps car les auteurs glissent de nombreuses références historiques, mythologiques et magiques dans leur récit et dans leurs pages. Dès les premières planches, à côté des logos de Shell ou Peugeot, on aperçoit une affiche d’un film de Kenneth Anger – Hollywood Babylon – un réalisateur fasciné par l’occultisme. Quant à la lance de Longin, elle est un des fils rouges de l’histoire et rappelle la fascination des nazis pour les artefacts christiques auxquels ils prêtent des vertus magiques. Le lecteur fera vite le parallèle avec deux des films de la série Indiana Jones dans lesquels les nazis tentent de faire main basse sur l’Arche d’alliance ou le Graal.

Aleister_1Le récit bascule ensuite très vite dans l’occultisme quand Roberts rencontre Aleister Crowley, une des figures majeures de ces mouvances multiples et que l’on considère parfois comme le père du Satanisme – son surnom est d’ailleurs « la Bête » en référence à l’Apocalypse de Saint Jean. Et là encore, une bonne connaissance du sujet aidera mieux à comprendre les multiples références glissées à la fois dans le récit et dans les planches. On sent une excellente maîtrise du sujet par les auteurs qui placent toutes les facettes de la vie de Crowley, de son pangermanisme datant de la Première Guerre mondiale à ses liens avec les occultistes allemands, sa dépendance à la mescaline, ses rituels sataniques et inspirés de l’Egypte ancienne, sa société de Théleme ou sa rencontre avec Ron Hubbard, le père de la scientologie… Aux côtés de Crowley, on retrouve des figures importantes des services secrets britanniques : Ian Fleming, le créateur de James Bond et Maxwell Knight, du MI5 qui a inspiré la figure de 007. On croise évidemment quelques nazis et notamment Rudolf Hess, qui, tout comme Himmler, était féru d’occultisme.

Le propos de ce récit est de démontrer combien les signes, les symboles peuvent avoir une influence majeure sur les grands faits historiques. On part évidemment dans des propos mystiques auxquels on n’est pas forcés d’adhérer mais la démonstration est intéressante : la svastika étant un symbole fort, alimenté par la souffrance, tandis que le V de la Victoire en est l’opposé. Là encore, chapeau aux auteurs qui se sont documentés sur les origines de ces symboles et en proposent une genèse que les biographes de Crowley ne renieraient pas.

Par delà une histoire de semi-fiction, Douglas Rushkoff demande au lecteur de réfléchir à ce qui l’entoure : les marques utilisent des logos qui influencent notre vie de manière pernicieuse. Il nous propose donc de voir au delà des apparences et de comprendre qu’il existe des forces, occultes ou non, dont le but est la manipulation des esprits. Evidemment, évoquer le nazisme et les millions de morts qu’il a entraîné dans son sillage pour montrer la dangerosité de certains symboles et des techniques de marketing peut paraître quelque peu excessif mais, quand on y songe, les régimes autoritaires sont sont également implantés grâce à des techniques de propagande et de manipulation des masses.

Aleister_2

Si on doit évoquer l’aspect graphique, je dirais que Michael Avon Oeming domine parfaitement son sujet. Le choix d’un récit en noir et blanc renforce l’aspect noir et un peu effrayant du titre. Oeming varie les techniques pour varier les ambiances : il utilise le tramé lorsqu’il lance son jeune graphiste dans une enquête ou les fonds aquarellés pour les rituels ésotériques. Ses personnages sont tous quelque peu inquiétants et Oeming réutilise avec science les images connues d’Aleister Crowley et glisse avec malice des références occultes dans ses planches. Au lecteur de les dénicher !

Alors, convaincus ?

Si le titre, Aleister vs Adolf, peut faire effrayer un lecteur frileux, l’ambiance générale et les références historiques, ésotériques et les clins d’œil à la culture pop’ font de ce récit une lecture passionnante et angoissante. Si décrypter les références peut paraître un peu complexe au néophyte, Douglas Rushkoff fait de son ouvrage un véritable parcours initiatique qui permet à chacun de s’initier au sujet et de pénétrer un peu dans le monde de l’occulte. L’ambiance générale est sombre et s’accorde parfaitement au contenu de cet étrange livre qu’on ne peut refermer dans l’indifférence.

Il est possible d’être hanté par un titre, c’est le cas avec celui-ci. Aleister vs Adolf contient tout ce que j’aime dans un comics : il permet d’apprendre des choses en approfondissant un sujet, il offre une réflexion sur notre société par le biais d’une histoire fictive mais qui pioche allègrement dans notre histoire contemporaine.

On peut saluer les éditions Wetta qui sortent un titre étonnant, qui sort des sentiers battus et offrent ainsi une proposition peut-être moins grand public mais particulièrement intéressante.

Serez-vous les nouveaux disciples d’Aleister Crowley ?

Sonia D.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. OmacSpyder dit :

    Un article sulfureux sur un propos original!
    Je découvre cette sortie et y jetterai volontiers un oeil (d’Agamotto). Le parti pris est intéressant et montrer l’influence des logos qui va de la publicité aux régimes totalitaires permet de montrer que ceci est bien une affaire de manipulation des masses, comme le précise très bien l’article.
    Avoir recours à une fiction permet d’aborder le sujet en apportant des références choisies pour les mettre en perspective. Et plutôt que de se demander si le propos est vraisemblable, l’intérêt est de voir que ce détour éclaire une réalité qui nous échappe la plupart du temps et qui pourtant guide nombre de nos choix.
    Que la publicité utilise les mêmes procédés que ceux éclairés par les travaux sur la psychologie des foules est à la fois fascinant et. .. effrayant. Bienvenue dans notre monde où le récit s’éteint pour laisser place à l’empire des images réduites à leur plus simple expression : le Logo a écrasé le Logos…
    Bravo pour cet article osé!

    Aimé par 1 personne

    1. Sonia Smith dit :

      comme d’habitude, ton commentaire est un excellent complément à cet article, j’aime beaucoup ta conclusion montrant combien l’image écrase le verbe. C’est valable à toutes les époques mais cela prend tout son sens dans notre société contemporaine. Merci pour ta réaction !

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