[review] Descender #1 et #2

Descender_1

A nouveau, c’est le scénariste qui m’a poussé à la lecture. Jeff Lemire, un scénariste prolifique, est surtout très atypique. Il alterne avec réussite les productions pour les grandes maisons d’édition (Green Arrow pour DC, Extraordinary X-Men pour Marvel) en collaboration avec des dessinateurs reconnus et les travaux très personnels où il prend tout en charge (Sweet Tooth). A l’image de la musique, j’éprouve une fascination pour ces artistes qui arrivent à naviguer entre le mainstream et une production plus confidentielle. J’avais donc beaucoup d’attente pour cette série de science-fiction.

Un résumé pour la route

Descender_4Dans le futur, une confédération de plusieurs planètes connaît une plénitude technologique lorsque que des robots gigantesques, les moissonneurs, détruisent sans raison une partie importante de la population. Dix ans plus tard, sur un satellite minier, un robot enfant de compagnie se réveille alors que la population humaine de la colonie est morte dans un accident. Étrangement cet enfant de métal semble relié à ces géants destructeurs…

Jeff Lemire est le scénariste de cette histoire. En quelques années, cet auteur indépendant a su s’imposer (Green Arrow, Bloodshot Reborn, Animal Man…) dans des genres très différents : de l’action, des récits choraux, des récits intimes… L’histoire est dessinée et peinte par Dustin N’Guyen (Batman, Little Gotham) que je ne connaissais pas avant d’ouvrir ces volumes.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Cela commence comme une histoire de SF épique assez classique. On retrouve une lutte pour le pouvoir dans une fédération interplanétaire fragilisée entre plusieurs factions. A la suite du massacre traumatisant causé par les moissonneurs, les humains se méfient des autres peuples et la fédération est fissurée de conflits internes. On peut y voir un lien avec les tensions politiques et raciales actuelles qui secouent les Etats-Unis. Peut-on vivre ensemble après un traumatisme (les moissonneurs dans le livre et le 11 septembre pour nous) ? Le premier tome est un bon volume d’introduction qui montre les enjeux politiques et technologiques après la catastrophe mais la suite est encore meilleure.

Descender_2Les humains ont surtout peur des robots. Les humains craignent d’être dépassés par les robots qui sont de plus en plus humains. Les robots sont-ils des outils que l’on peut exterminer ou ont–ils des sentiments ? On peut sentir l’influence de la littérature de SF comme Blade Runner de Philip K. Dick. Cette partie n’est pas l’élément le plus intéressant de l’histoire. Elle est assez convenue mais Lemire expose tout de même bien ses idées. On retrouve un monde et des individus traumatisés qui cherchent à survivre par l’exclusion le plus souvent et parfois par l’union d’intérêts. Cette partie sombre apporte une couleur inédite à une thématique robotique assez classique.

La partie du scénario la plus réussie et la plus touchante concerne le robot, Tim-21. Par sa programmation, cet enfant ne peut accepter la violence et l’injustice des adultes. Cela le rend terriblement touchant mais sans jamais être mièvre. Comme avec Animal Man, Lemire est très fort pour rendre sensible les aventures d’un enfant. Dès les premières planches dans la station, on est happé par ce personnage qui veut retrouver son frère humain.

Lemire sait très bien mettre en valeur la naïveté de son héros face à un monde adulte manipulateur. Tim-21 ne cherche pas à comprendre les enjeux des grands mais se met en quête de la seule famille qui lui reste : Andy. Cette quête se lance vraiment dans le deuxième tome et on devient très vite accro quand on en découvre plus sur le présent d’Andy qui est loin d’avoir dormi pendant 10 ans. Cette quête familiale m’a fait penser à Saga de Brian K. Vaughan mais, contrairement à Vaughan, Lemire laisse plus le temps de s’attacher aux personnages. Cet élément de quête transforme en profondeur le récit. Ce n’est pas seulement un space opéra avec une succession de conflits politiques et de bagarres cosmiques entre humains et robots mais une quête obstinée d’un enfant pur. C’est quand Lemire parle de la (ou sa ?) famille qu’il est le plus passionnant. Il mêle bien les scènes d’action, les enjeux planétaires et cette quête au long cours. Au-delà des péripéties, c’est la confrontation des adultes avec Tim-21 qui est la plus passionnante. Seront-ils touchés par sa quête ou obnubilés par des soucis d’adulte ? Comment cet enfant si pur peut-il être lié à un massacre robotique des moissonneurs ?

Descender_3Cette histoire est dessinée par Dustin N’Guyen. La mise en page est assez classique avec une alternance entre des petits cases et parfois des pleines pages – souvent lors du cliffhanger de fin d’épisode. Son style n’était pas mon préféré au premier abord mais il me semble être le dessinateur parfait pour servir ce récit centré sur les sentiments. Il dessine des visages très expressifs et c’est justement le point fort de l’histoire. Contrairement à de nombreux récits de science-fiction, l’auteur ne vise par le réalisme par un dessin précis et fin. Il utilise avec intelligence et brio l’aquarelle. Ce dessin liquide crée un flou et une ambiance cotonneuse qui correspond parfaitement à ce récit sur l’enfance perdue. Le dessinateur et donc le lecteur avec lui s’intéresse peu aux décors contrairement à la plupart des récits de SF. Avec justesse, il montre que le plus important ce sont les réactions des personnages. Ce flou est une très bonne idée même si c’est parfois frustrant pour certains mondes très intrigants. N’Guyen joue de la gamme chromatique pour décrire les planètes de la confédération. Les couleurs alternent entre des nuances souvent assez sombres dans la plupart des mondes traumatisés par l’attaque et des couleurs très blanches pour des utopies robotiques et pour le monde capital où les dirigeants politiques pensent agir pour la vérité blanche et pure. N’Guyen arrive à être organique par son dessin à l’eau mais également par la texture : on voit la trame ou la texture du papier qui a bu l’aquarelle et donc on sent la matérialité, la réalité des sentiments.

Alors, convaincus ?

Au départ, j’ai été assez surpris par l’aspect classique du récit de SF mais, dès que Tim-21 apparaît dans la page, tout change. Cette touchante naïveté du robot m’a fait fondre et on se demande avec inquiétude ce qu’il va devenir. Entouré par des adultes traumatisés ou cyniques, on a peur pour lui : va-t-il changer ? Sa naïveté va-t-elle se fracasser face à la froide realpolitik ? Va-t-il apporter un peu de pureté dans ce monde ?

Pour conclure, je vous conseille vivement d’accompagner la lecture de ces volumes par de la musique électronique bizarre mais si romantique comme Autechre  ou Boards of Canada

Et si vous voulez retrouver l’avis de Sonia D. sur le tome 1, cliquez ici.

Thomas S.

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