[review] Garth Ennis présente Hellblazer #1

le

Afin de préparer le numéro 26 des GG Comics consacré à John Constantine, j’ai entamé un véritable marathon Hellblazer. En effet, même si j’avais croisé ce personnage aux détours des aventures d’autres héros DC, je n’avais jamais lu aucun titre réellement consacré à Constantine.

Urban Comics ayant eu la riche idée d’éditer les principaux runs consacrés à cet anti-héros, j’ai commencé par celui de Garth Ennis et terminé par le premier volume du run de Brian Azzarello. J’enchaînerai donc les chroniques sur ces différents ouvrages en débutant par celui de Garth Ennis.

Un résumé pour la route

garth-ennis-presente-hellblazer-tome-1Ce premier tome sorti par Urban Comics en France en 2015 regroupe les épisodes #41 à 55 de la série Hellblazer sortis chez Vertigo en 1991 et 1992. Le scénario est assuré par Garth Ennis et la partie graphique par William Simpson, Steve Dillon et David Lloyd.

Le printemps revient dans les rues de Londres apportant du baume au cœur à ses habitants. Cependant, l’un d’entre eux n’a pas envie de sourire. John Constantine, magicien de son état, est atteint d’un cancer et n’a plus que quelques semaines à vivre. Après avoir affronté les êtres surnaturels les plus redoutables, Constantine sait qu’il ne parviendra pas à vaincre la maladie. Terrorisé, il ne parvient pas à se résigner et, au seuil de la mort, l’homme est rongé par les remords de ses erreurs passées qu’il ne pourra jamais réparer. Il se lie d’amitié avec un malade qui lui renvoie l’image de sa propre déchéance à venir et décide d’aller dire adieu aux rares amis qu’il a encore. C’est ainsi qu’il embarque sur un bateau pour rendre visite à Brendan, également magicien, alcoolique de son état.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Avant tout, je précise encore une fois qu’il s’agit de mon premier véritable contact avec ce personnage atypique. Entrer dans l’univers de John Constantine à travers ce premier volume du run de Garth Ennis demande un tout petit peu d’effort car dès le début, l’auteur fait référence à des événements s’étant déroulés précédemment comme la disparition d’Astra dans les Enfers ou le fait que le sang du démon coule dans les veines du magicien. Lire un petit résumé présentant les épisodes antérieurs à ce run n’est donc pas forcément inutile.

Garth_Ennis_Hellblazer_2Dès les premières pages, Garth Ennis met en difficulté son personnage puisque ce dernier apprend sa mort prochaine et semble-t-il inéluctable à cause d’un cancer. Débuter sa lecture avec ces prémisses met tout de suite dans l’ambiance. Ici, pas de sorcier gentleman à la Stephen Strange, pas de magie psychédélique, on contemple la chute d’un homme que sa maîtrise de la magie ne peut empêcher. John Constantine n’a rien d’un héros sous la plume de Garth Ennis. Il réagit comme n’importe quel humain à l’annonce de sa maladie. Il nie, se révolte, semble aller vers l’acceptation tout en restant quelque peu incrédule devant l’échéance qui approche. Ennis n’épargne aucun détail sordide à son lecteur : Constantine vomit, s’affaiblit, pleure, angoisse. Si Ennis se montre cru dans sa description du mal, il donne à son personnage une profonde humanité, faisant fi de la figure du héros qui serait un être invincible et ne connaîtrait pas le sort du commun des mortels.

Tout au long de ce volume, Garth Ennis emmène son héros vers sa chute : Constantine subit la déchéance physique et ce fardeau se double de celui de ses regrets, de ses remords, de ses roublardises passées. Il se trouve en empathie avec les autres et ne cherche pas à tirer profit de ceux qu’ils rencontrent. Il fait peu à peu ses adieux à ses proches, qu’il s’agisse de sa sœur et de sa nièce ou de son pote Chas. Malgré tout, il s’accroche à sa vie, aussi dévastée soit-elle. Garth Ennis sait vraiment restituer tous ces sentiments contradictoires et faire de Constantine un être fragile auquel on s’attache malgré son cynisme et ses défauts. Le dessin de William Simpson est plutôt bien adapté à ces situations de détresse et de renoncement. Il met en avant les visages grimaçants, les corps crispés et souffrants, les pardessus fatigués de Constantine et les venelles ruisselantes de pluie d’une ville de Londres plus glauque que jamais.

Garth Ennis n’oublie pas pour autant que Constantine est un magicien qui fraie avec les Enfers, les démons et les anges déchus. Il enchaîne les rencontres avec les êtres malsains et fourbes et sauve la peau de son héros à coups de pactes dignes de celui de Faust. Mais acheter un répit, est-ce se racheter ou prolonger l’occasion de s’enfoncer dans la damnation ? Les débats entre Constantine et le Diable sont un vrai régal, écrits avec une grande finesse et une belle érudition par Ennis qui connaît parfaitement les Écritures et les textes apocryphes, offrant ainsi à son lecteur une qualité de récit de premier plan.

Les lecteurs très attachés à la partie graphique pourront être un peu perturbés par les changements de dessinateurs et un dessin parfois pas toujours accessible pour une partie du public mais le scénario et l’écriture d’Ennis compense largement cet aspect.

Garth_Ennis_Hellblazer_3Garth Ennis enchaîne ensuite les histoires touchantes comme celle de ce couple assassiné qui hante le pub qu’il tenait jusqu’à ce que vengeance puisse s’accomplir ou celle du Seigneur de la Danse chassé par la religion chrétienne et désœuvré depuis des centaines d’années. Ces aventures sont aussi pour Ennis l’occasion de dénoncer la violence sociale qui règne dans l’Angleterre de Margaret Thatcher, de railler la famille royale et ses turpitudes et de dresser une satyre contre les religions qui asservissent au lieu de libérer. Si la forme est rude, trash et parfois d’une grande violence, le fond est d’une grande justesse, d’un cynisme absolu. Ennis montre les travers d’une société qui se délite petit à petit tout en voulant conserver les dehors d’une civilisation policée.

Constantine est le symbole de cette Angleterre des bas-fonds, de celle qui se réchauffe le cœur au pub pour oublier que les puissants dressent leur statue sur les ruines des espoirs des pauvres gens, de cette Angleterre où les élites masquent leurs plus vils instincts sous leurs riches oripeaux.

Alors, convaincus ?

La lecture de ce premier volume du Hellblazer de Garth Ennis ne m’a pas laissée indemne. Si j’ai bien rencontré un magicien, il s’appelle davantage Garth Ennis que John Constantine. L’écriture de ce scénariste est d’une très grande finesse sous des dehors rugueux et il se sert du personnage de Constantine comme d’un symbole, celui d’un pays qui meurt peu à peu, regrettant les erreurs qui l’ont amené au bord du gouffre. Pour sauver sa peau, Constantine doit tout risquer, jouant une véritable partie de poker. Ennis offre le portrait d’un anti-héros, extrêmement humain, proche de chacun d’entre nous : bravache, parfois un peu veule et égoïste mais qui a bon fond et auquel on ne peut s’empêcher de s’attacher. Hellblazer est également le reflet d’une Angleterre marquée par les stigmates d’un ultralibéralisme violent. Enfin, Garth Ennis n’oublie pas que Constantine est lié à la magie et fait défiler devant nos yeux des démons, des fantômes désespérés ou assoiffés de sang et fait référence aux légendes anciennes qui résonnent encore dans les rues de Londres.

Le Hellblazer de Garth Ennis est une lecture d’une grande profondeur, à la fois belle et effrayante, touchante et sans concession. Au delà d’un divertissement, une lecture permet la réflexion et l’enrichissement, c’est le cas ici si tant est qu’on vienne pour cela.

 

Publicités

Un commentaire Ajoutez le vôtre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s