[review] Starve

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Conquise par l’écriture de Brian Wood depuis New York Four et Rebels, je n’ai pas hésité longtemps lors de la sortie de Starve, cuisine et dépendance. Ce titre aborde un tout autre sujet que les précédentes thématiques abordées par Brian Wood mais une dystopie sombre et glauque évoquant une société fracturée entre les 1 % les plus riches et une population pauvre et sans espoir avait de quoi capter mon attention.

Il faut dire qu’avec toutes les émissions de cuisine qui fleurissent sur toutes les chaînes et favorisent une compétition acharnée entre amateurs ou professionnels, Brian Wood avait largement de quoi puiser sans même avoir besoin de trop exagérer finalement.

Un résumé pour la route

Starve_1Starve est scénarisé par Brian Wood et illustré par Danijel Zezelj. Le titre est publié aux Etats-Unis par Image Comics et en France par Urban Comics dans sa collection Urban Indies en 2017.

Gavin Cruikshank, qui fut autrefois un très grand chef cuisinier, animateur de Starve, une émission de télé réalité ayant fait sa fortune, est désormais terré dans un bouge d’Asie du Sud-Est où il vit comme une épave, bien loin de sa splendeur passée. Un beau jour, les producteurs de Starve le retrouvent et le somment de remplir la fin de son contrat : il leur doit encore huit émissions. Lassé de fuir ses ennuis, Gavin décide de revenir pour mettre en ordre ses affaires et sa vie. Retrouvera-t-il sa célébrité et le sommet de l’affiche ? Qu’est devenue sa famille pendant tout ce temps ?

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Starve est une dystopie qui dépeint un monde encore plus divisé qu’il ne l’est actuellement : les humains ravagent les ressources naturelles, tuent les espèces animales sans vergogne, y compris les espèces en voie de disparition, pour le plus grand bonheur d’une caste aisée, cynique et insouciante. Les pauvres se contentent de la malbouffe industrielle et de mauvaise qualité. Les deux univers ne se rencontrent que par l’intermédiaire du petit écran où les émissions de télé réalité abreuvent les foules et régalent les riches.

Starve_2Est-on si loin finalement de notre univers ? Brian Wood, parfaitement secondé par le dessin précis et anguleux de Danijel Zezelj, accentue l’aspect poisseux, sombre et glauque d’un Manhattan coupé en deux. Starve est donc un pamphlet dirigé contre les abus d’une société de surconsommation acceptée avec concupiscence par les puissants et avec résignation par les pauvres gens qui se résignent à être les oubliés de l’Histoire. Personne ne songe à renverser l’ordre établi et les riches dansent sur un volcan en épuisant les dernières ressources de la planète.

Le personnage central, Gavin Cruikshank, est loin d’être parfait : il a tiré profit du système en créant Starve, une émission culinaire de télé réalité qui lui a fait gagner des sommes astronomiques mais perdre son âme. Gavin a laissé tomber sa femme et sa fille, ne pensant qu’à lui puis fuyant la honte de ce qu’il était devenu. Pourtant, c’est lui qui va chercher à renverser ce système qu’il a contribué à forger. Avec Starve, Brian Wood veut démontrer qu’il n’existe pas de fatalité : une ou plusieurs volontés peuvent se dresser ensemble pour transformer la société. Rien n’est définitivement figé ou perdu : Brian Wood exalte la rébellion, le refus du conformisme, le refus d’un ordre établi dont on nous enseigne qu’il serait immuable et inéluctable.

Non seulement Gavin veut lutter contre le système médiatique en en démontrant les absurdités mais il veut aussi redonner de la dignité aux habitants des quartiers populaires, aux oubliés du festin de la vie. Sous les habits de la compétition culinaire, Brian Wood offre un propos écologique en montrant qu’on peut aussi prendre son destin en main en rétablissant des circuits courts de distribution et en misant sur la qualité. Produire localement, c’est aussi améliorer la condition sociale des petits exploitants.

Starve_3Attention, Starve n’est pas une bluette, les images sont parfois d’une grande violence et le dessin de Danijel Zezelj, presque acéré comme une lame de couteau, accentue cet aspect. Derrière le propos politique et sociétal, Starve est aussi une histoire d’amour familial, celle d’un homme qui s’est perdu dans les affres de la célébrité facile et sans but, celle d’une fille qui cherche à retrouver un père trop longtemps absent et celle d’une femme qui, ayant appris à haïr, voit en son ex conjoint l’ennemi à abattre.

Starve appuie également sur les travers d’une société du spectacle qui ne respecte aucun sentiment profond et ne joue que sur le cynisme. Chaque protagoniste passe à la moulinette du système médiatique qui tente d’en faire un jouet divertissant avant de le briser. Le monde des Puissants est d’ailleurs représenté par des spectateurs sans âme, des ombres qui interviennent très peu dans le récit tant ils sont spectateurs de leur propre déchéance intérieure.

Alors, convaincus ?

Starve_4On ne referme pas cet ouvrage sans un certain malaise en se disant qu’on n’est pas si loin de la société décrite par Brian Wood ce qui n’a rien de rassurant bien au contraire. Mais si l’auteur sait plonger dans les tréfonds de l’âme humaine, il sait aussi en tirer le meilleur. Starve est à la fois un titre désespérant et plein d’optimisme, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de cette oeuvre ô combien dérangeante mais tellement réussie.

Les récits de Brian Wood, quel que soit le contexte dans lequel il les place, sont là pour donner matière à réflexion, ils nous tendent un miroir et le reflet qu’il nous renvoie n’est pas souvent agréable ! A l’issue de cette lecture, on conserve toutefois espoir car Brian Wood nous montre qu’il existe malgré tout toujours un chemin qui, aussi étroit soit-il, peut nous mener à la rédemption. Encore faut-il vouloir se saisir des opportunités qui nous sont offertes.

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