[review] Strange Fruit

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Strange Fruit, pour moi, c’était avant tout une chanson de Billie Holiday, écrite par Abel Meeropol pour dénoncer le racisme dont les Noirs continuaient à faire l’objet après la Guerre de Sécession. Ce titre, qui a été repris de multiples fois avec plus ou moins de bonheur, est connu pour son aspect contestataire et engagé.

L’ouvrage de J.G Jones et Mark Waid est sa traduction en version comics mais pas seulement puisqu’on y trouve d’autres références à la culture du Sud et au combat des Noirs pour leur liberté. Il me tardait donc, après avoir feuilleté l’ouvrage en librairie et admiré les merveilleuses pages de J.G Jones de plonger dans ce récit.

Un résumé pour la route

strangeFruit_1Strange Fruit est une oeuvre écrite à quatre mains par J.G Jones et Mark Waid. L’ouvrage est magnifiquement illustré par J.G Jones lui même. L’ouvrage est sorti aux Etats-Unis chez Boom ! Studio. En France, Strange Fruit paraît en 2017 aux éditions Delcourt.

En 1927, des pluies torrentielles se déversent sur le sud des Etats-Unis provoquant des inondations dramatiques. Les fermiers du Mississippi tentent de protéger leurs terres avec des digues qui paraissent bien dérisoires face à la fureur des éléments. A Chatterlee, les propriétaires terriens s’organisent pour renforcer les digues mais manquent de bras. Bien décidés à éviter de perdre tous leurs biens, ils exigent des ouvriers noirs qu’ils travaillent pour eux. Les méthodes et le ton employés rappellent à bien des égards le temps douloureux de l’esclavage et quand la population noire rechigne, le Klan n’est pas bien loin. C’est alors qu’apparaît un sauveur providentiel tombé du ciel.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Les auteurs de Strange Fruit ne s’en cachent pas, l’ouvrage est, comme l’était la chanson de Billie Holiday, une oeuvre militante qui montre crûment l’état des relations sociales dans le Sud américain des années 1920 alors que la Grande Dépression s’annonce et que la Guerre de Sécession n’a pas encore refermé tous ses stigmates.

Le décor choisi est celui d’une petite bourgade du Mississippi, Chatterlee, dans un état ségrégationniste où le Klan sévit violemment. Rappelons que le Strange Fruit de la chanson évoque le corps d’un noir se balançant au bout d’une corde après avoir été pendu par les racistes du « Vaillant Sud ». C’est dans ce contexte profondément tendu entre deux communautés que débute l’action.

Le contexte historique choisi est bien réel : l’histoire prend place pendant la grande crue de 1927 qui a marqué les esprits car elle est l’une des plus meurtrières que les Etats-Unis aient pu connaître : plus de 200 morts et des centaines de milliers de gens forcés de fuir leurs terres. L’inondation qui toucha six états ruina des terres agricoles en grand nombre. Le fleuve nourricier qu’est le Mississippi se transforme donc en meurtrier de masse sous les regards impuissants des fermiers et habitants des petits bourgades qui doivent fuir pour survivre.

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Les fermiers blancs semblent alors former un groupe uni pour tenter de maintenir les digues à tout prix. Leur colère et leur frustration devant leur impuissance se retournent bien vite vers la population noire qui forme une main d’oeuvre sous-payée et maltraitée et qui se sent donc moins concernée par la lutte pour la sauvegarde des terres. Les rapports tendus entre les deux communautés, basées sur les rancœurs et les stigmates laissés par le souvenir de l’esclavage rendent impossibles une solidarité qui pourrait pourtant sauver quelques parcelles de terres.

On retrouve dans Strange Fruit toutes les typologies humaines. On trouve le sénateur qui semble altruiste et intéressé par une riche veuve de la région, plus éduqué mais aussi plus cynique que les petits fermiers blancs qui restent racistes et sanguins. A ses côtés se dresse un ingénieur noir envoyé de Washington qui tente de trouver des solutions rationnelles mais qui dérangent les intérêts particuliers et que personne ne semble vouloir écouter. La riche veuve propriétaire terrienne semble, elle, être une figure protectrice et bienveillante pour les Noirs qui sont plutôt maltraités par les autres fermiers. Pourtant, la veuve semble aussi jouer son propre jeu dans cette affaire. L’autorité du shérif est, comme souvent, démissionnaire et soumise au bon vouloir des leaders du Klan. Les Noirs cherchent un peu de paix, restent entre eux pour éviter les ennuis. La ségrégation est bien la toile de fond de ce récit et les Noirs sont accusés de tous les maux : indifférence, paresse, alcoolisme et lâcheté. Evidemment, quand un enfant disparaît, ils sont immédiatement soupçonnés.

Strange Fruit est aussi un conte : quand tout va mal, un sauveur se dresse pour rétablir une situation désespérée. Ici, le sauveur est un géant noir, Col, qui se dresse, mutique, sorti de nulle part. Les auteurs en font un Superman noir, drapé de manière ironique dans le drapeau sudiste qui cache sa nudité. Cette apparition est sans doute un clin d’oeil au mythe du « angry black man », l’homme noir en colère, l’esclave qui se libère de ses chaînes. Toutefois, ici, aucune colère ne semble animer Col qui observe les événements d’un air lointain jusqu’à ce qu’il soit forcé d’intervenir.

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Si les auteurs dénoncent clairement la ségrégation, ils ne tombent jamais dans le  piège du manichéisme : aucun des protagonistes n’est parfait, chacun ayant un ou plusieurs travers qui le rend vraisemblable. Certains ont pu reprocher au récit de finir un peu abruptement, je trouve au contraire qu’il est bien ficelé, comme un conte philosophique qui n’aurait pas besoin de traîner en longueur pour être efficace.

Enfin, que dire devant les planches de J.G Jones : des peintures de toute beauté et  leur ton étonnamment pastel tranche avec la rudesse des propos et du déluge qui s’abat sur le Sud américain. J.G Jones s’inspire avec bonheur du style naturaliste qu’on peut retrouver chez Norman Rockwell et la beauté de ces planches est à couper le souffle.

Alors, convaincus ?

Au vu des lignes ci-dessus, vous avez sans doute compris mon enthousiasme pour ce titre. Le sujet est difficile mais il s’ancre dans des faits réels sans manichéisme, décrivant avec réalisme un Sud encore fracturé par la ségrégation. La situation décrite n’est pas sans rappeler certains épisodes plus récents qui montrent que les Noirs américains ont encore à subir bien des préjugés. La forme courte et parfois elliptique de cette histoire ne m’a pas laissé d’impression de manque même si je peux comprendre qu’on puisse ressentir une certaine forme de frustration si on attendait des développements explicatifs qui n’auraient, à mon sens, rien ajouté, à une histoire qui a exprimé ce qu’elle avait à dire.

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Le personnage de Col reste énigmatique, même une fois le récit terminé. J.G Jones et Mark Waid ont la délicatesse de ne pas donner de leçon à leur lecteur. Ils livrent un conte philosophique qui s’appuie sur le mythe du Sauveur, ce Sauveur qui ne revêt finalement jamais la forme qu’on attend.

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