[review] Marvels

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Certains ouvrages marquent des étapes fortes, des points marquants dans une ligne temporelle très fournie. Ils permettent de se poser au milieu d’un océan d’events et de reboots en tous genres et de faire le point sur la question des super-héros et des comics en général. L’un des exemples majeurs qui vient immédiatement à l’esprit est évidemment Watchmen dont nous reparlerons sans doute dans peu de temps mais on peut également ranger dans cette catégorie le Marvels de Kurt Busiek et Alex Ross.

Ne lisant plus de comics à l’époque de sa sortie, ce titre m’avait complètement échappé, c’est pourquoi, il s’agit pour moi d’une véritable découverte motivée par les GG Comics qui en ont fait le sujet du podcast du 10 avril. Une belle occasion de sauter le pas et de se plonger dans cette lecture.

Un résumé pour la route

Marvels_1Marvels est scénarisé par Kurt Busiek et illustré par Alex Ross. Le titre sort aux Etats-Unis en 1994. En France, Panini Comics sort un énorme volume dans la collection Marvel Icons en mars 2015, édition augmentée de nombreux bonus comme les différents projets proposés avant la version finale, les scripts, les commentaires des auteurs, les sources utilisées, des notes pour appréhender le processus artistique et quelques pages intéressantes sur les coulisses et les clins d’oeil glissés ça et là.

Au commencement était Phinéas Thomas Horton, un chercheur de talent qui créa la première Torche humaine bouleversant ainsi l’Humanité. Hélas incompris, le savant doit, à la suite d’un incident enterrer sa création, la condamnant à l’obscurité et à la solitude. Lorsque la Torche parvient à se libérer, sa réapparition dans le monde des hommes passionne un pays en proie à la Seconde Guerre mondiale et interpelle un jeune journaliste du nom de Phil Sheldon qui rêve de devenir reporter de guerre. Tandis que désormais, la Torche et Namor, le versatile prince des Mers se livrent de terribles combats au cœur de New York, Phil Sheldon décrit, en témoin attentif, l’irruption des Marvels et se questionne sur la place de l’être humain dans ce monde qu’il doit désormais partager avec des personnages dotés de super pouvoirs.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

Difficile de trouver des mots pour décrire un ouvrage de cette qualité sans tomber dans les banalités ou la facilité. En 1994, les comics avaient déjà fait un sacré bout de chemin, Alan Moore ou Frank Miller étaient déjà venus dynamiter les mythes et poser les interrogations sur lesquelles les récits ultérieurs viendraient s’appuyer.

Marvels_3Avec Marvels, Kurt Busiek et Alex Ross reviennent aux sources de la mythologie avec l’apparition de la Torche et de Namor en pleine Seconde Guerre mondiale rappelant ainsi que c’est au cœur de ce conflit que se sont constitués les super-héros modernes. Paradoxalement, Captain America joue certes un rôle mais il reste en retrait dans ce récit afin sans doute de ne pas en parasiter le propos principal : l’apparition soudaine de surhommes incarnant la modernité dans un monde en perdition après la crise économique et la guerre menaçante. Ces surhommes sont le symbole d’une société nouvelle qui questionne l’homme du début du XXe siècle dans ce qu’il a de classique : les nouvelles technologies comme leur allégorie, les surhommes, marquent l’avènement d’un nouveau monde dans lequel l’homme doit apprendre à évoluer, s’adapter ou disparaître.

Le grand intérêt de Marvels est également de conter le récit à travers le regard d’un journaliste, Phil Sheldon. On suit donc Phil de sa jeunesse à sa retraite. Phil Sheldon est là lors de l’apparition de la Torche dans le ciel de New York, effrayée par la relégation de l’humain au rang de spectateur des combats des Marvels qui se livrent une guerre auprès de laquelle la Seconde Guerre mondiale passe pour une broutille. Blessé au cours d’un affrontement entre Namor et la Torche, Phil se questionne en profondeur sur le sens de l’existence et la nécessité de faire face à un bouleversement sans précédent que vient encore appuyer l’apparition des Mutants.

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L’arrivée des X-Men dans l’histoire confronte Phil Sheldon et donc le lecteur à la question de la différence et du racisme. Cette thématique, traitée régulièrement chez Marvel, trouve ici une traduction efficace qui rappellent les confrontations inter-raciales ou les persécutions anti-gays. Ce moment questionne chacun d’entre nous à travers les affres subis par Phil Sheldon qui est pénétré par la haine des mutants, une haine ordinaire, qui s’installe tout doucement, sans crier gare à la suite d’une peur, d’un mépris ou d’une incompréhension. Ce n’est que lorsque Phil est confronté au choix de devoir cacher une petite fille mutante qu’il recouvre son honneur d’être humain, référence aux choix que les Européens ont du faire lorsqu’il s’est agi de cacher des Juifs persécutés pendant la guerre mais plus largement au choix que nous avons tous à faire entre être un persécuteur, un indifférent ou un sauveur. Busiek ne juge pas son personnage, il nous décrit une situation dans laquelle chacun peut se retrouver.

La question de la fin du monde tel que nous le connaissons, incarnée par l’apparition de Galactus, interroge également le lecteur : que deviennent nos petites querelles, les mesquineries ou les choses de la vie quotidienne face à la perspective de l’Apocalypse ? Alors qu’Ozymandias avait rêvé l’unité des Hommes face à une intervention extra-terrestre dans Watchmen, Busiek se montre bien plus désabusé dépeignant une humanité affolée, pleine de fureur et de stupeur mais spectatrice d’un combat entre Galactus et les Quatre Fantastiques, aussi vite oublié qu’une publicité pour un laxatif. La société du spectacle continue, occultant les problèmes de fond au profit du star-system, des fakes news – déjà incarnées par Jameson, d’un monde qui s’étourdit entre deux drames pour oublier sa finitude.

Marvels_2Au delà du caractère philosophique et moral de l’oeuvre de Kurt Busiek et d’Alex Ross, Marvels est un hommage à l’histoire des super-héros, de l’arrivée de la Torche à la mort de Gwen Stacy. Les planches de Ross magnifient ce récit, posant ainsi les Marvels au rang d’œuvres d’art. Chaque peinture est un chef d’oeuvre qui ajoute une pierre au mythe héroïque. Le raz-de-marée submergeant la ville ou le ciel embrasé annonçant Galactus sont à couper le souffle. L’autre point fort sont les multiples hommages à la culture américaine voire anglo-saxonne en général : à la peinture avec, par exemple, un restitution du Nighthawk d’Edward Hopper, à la culture populaire sous ses multiples aspects ( coucou Popeye), la musique ( vous reconnaîtrez les Beatles au mariage de Reed Richard et Sue Storm ou les Who) et bien sûr aux grandes figures des comics.

Sur le plan éditorial, rendrons grâce à Panini Comics d’avoir largement augmenté cette édition de bonus passionnants permettant de voir le cheminement du projet, ses différentes étapes et ce qu’il aurait pu être, de plonger dans les scripts, les couvertures hommages d’Alex Ross aux éditions originales ou de décrypter les clins d’oeil glissés ici et là.

Alors, convaincus ?

Comment aurait-il pu en être autrement ? Cet ouvrage est à la fois beau, que dis-je magnifique, Alex Ross offrant des planches de toute beauté, donnant à ces personnages un aspect à la fois d’une grande humanité et d’une beauté sublimée. On peut ensuite lire Marvels de plusieurs façons. On peut notamment y voir avant tout une rétrospective hommage à ces décennies de naissance puis de développement de ces êtres hors du commun qui forment notre mythologie moderne. Mais, et j’espère l’avoir un peu démontré, on peut aussi lire ce titre comme un manifeste humaniste qui, au delà du simple plaisir de voir virevolter nos héros préférés, nous donne l’occasion de nous questionner sur notre perception de la vie. N’est-ce pas la plus belle réussite d’un récit que de nous y inviter ?

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