[Review] Rebels

Passionnée d’Histoire, j’ai littéralement sauté sur le dernier ouvrage de Brian Wood, Rebels, sorti chez Urban Comics. Voir la manière dont ce scénariste appréhende l’histoire des débuts de la nation américaine m’intriguait et la magnifique couverture de Tula Lotay, choisie par l’éditeur donnait vraiment envie de se jeter au plus vite sur les pages intérieures.

Ecrire les faits historiques n’est pas toujours évident, on peut tomber assez vite dans l’austérité ou la description des faits et présenter un récit sans âme car trop documentaire. Tel n’est pas le cas ici et autant vous dire tout de suite que Rebels est, sur tous les plans, une véritable petite pépite.

Un résumé pour la route

rebels_1Rebels est un comic-book sorti aux Etats-Unis chez Dark Horse comics en 2015 et 2016. Le scénario est dû au talent de Brian Wood tandis que le dessin est assuré par Andrea Mutti, Matthew Woodson, Ariela Kristantina et Tristan Jones. Les splendides couvertures sont signées Tula Lotay.

Rebels sort en France en novembre 2016 chez Urban Comics sous le label Urban Indies.

1775 : la guerre d’Indépendance fait rage entre les treize colonies et la Couronne britannique dont les colons veulent s’émanciper. Mais les insurgés sont peu nombreux et compte à peine 5000 hommes. C’est alors qu’ils décident de faire appel aux milices qui se forment dans les concessions. Dans celle du New Hampshire, le jeune Seth Abbott décide de rejoindre la milice pour libérer ses terres du joug britannique et se joindre aux fermiers exaspérés par la manière dont l’occupant les traite.

Entre deux combats, Seth rejoint sa femme, Mercy, qui s’occupe seule de leur maison et de leur terrain. Mais, de plus en plus accaparé par les combats, Seth Abbott s’éloigne peu à peu de son foyer pour s’engager totalement dans une guerre qui a pour enjeu la liberté du territoire.

On en dit quoi sur Comics have the Power ?

L’ouvrage est précédé d’un avant-propos et d’une postface de Brian Wood qui explicite son travail et son intérêt pour la période décisive que fut celle de la Guerre d’indépendance américaine.L’auteur explique son amour pour l’Histoire et prend ses distances avec l’instrumentalisation qu’on font les courants conservateurs américains. L’attachement de Brian Wood à son Vermont natal explique l’enracinement de son récit dans ces terres du nord-est américain où les fermiers mènent une vie de labeur sous la férule britannique.

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Brian Wood a choisi un parti pris que je trouve pertinent : celui de raconter une histoire vue d’en bas, celle des gens du peuple, de ceux qui se saisissent de leur destin ou le subissent dans le fin fond d’une colonie et qui, par leur engagement au quotidien et leur sacrifice font basculer le cours de l’Histoire. Plutôt que d’insister sur les rôles des Pères fondateurs, Brian Wood suit le destin de simples membres des milices qui donnent plusieurs années de leur vie pour participer à la création d’une nouvelle nation. Wood fait intervenir Washington dans son récit mais il le montre comme un personnage hautain et pas forcément très agréable, cassant de cette manière l’image d’Epinal qu’on a tous en tête. Wood n’hésite pas non plus à dépeindre les attitudes irresponsables de certains gradés bombardés à la tête d’une expédition uniquement parce qu’ils sont plus instruits mais qui n’ont aucune expérience du terrain.

Le scénariste évoque également les conflits d’intérêts qui se heurtent y compris au sein des composantes de l’armée naissante des Etats-Unis : pourquoi les paysans du New Hampshire ou du Vermont devraient avoir à se battre pour libérer la Virginie ? Faut-il sacrifier sa jeunesse voire sa vie pour des colonies lointaines qui ont peu de points communs ? C’est bien le dépassement des individualismes que Brian Wood dépeint dans Rebels. Un dépassement qui permet, combat après combat, année après année de forger une identité commune malgré les rivalités locales et les divergences.

rebels_3Brian Wood évoque aussi un sujet qui m’est cher : la place des femmes dans le conflit. Plusieurs figures féminines émergent du récit : celle de Mercy, épouse loyale et courageuse qui attend le retour de Seth, hommage à celles qui tiennent bon pendant que les hommes sont au front. Mais attention, Mercy est dure à la tâche, loyale mais pas soumise ! Brian Wood brosse des portraits de femmes de caractère, à l’image de Sarah Hull qui combat officieusement comme artilleur au cœur de la seconde bataille de Saratoga en 1777 mais n’obtient aucune reconnaissance – problématique récurrente qu’on retrouvera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale où l’Amérique ne reconnut pas ses aviatrices, les fameuses WASP. Je dois avouer que c’est cette histoire mettant en scène Sarah Hull qui m’a le plus parlé et que j’ai trouvée la plus poignante. Cependant, Brian Wood met en scène aussi le sort des hommes de couleur, tiraillés entre plusieurs choix dont finalement aucun ne leur est totalement favorable. On trouve ainsi des combattants noirs dans les rangs de l’armée britannique puisque celle-ci leur promet paradoxalement la liberté. Quel mensonge croire quand on n’a aucun choix ?

Enfin, je retiens également l’histoire qui voit s’affronter Corne de Roc, un Indien et un Anglais avec lequel il avait fraternisé étant jeune. Ô tristesse et désastre de la guerre qui oppose les frères et déchire les familles. C’est de cette ambiance triste, poisseuse mais exaltante que Brian Wood fait émerger une nouvelle nation, la sienne, celle qui deviendra les Etats-Unis d’Amérique.

Les dessins d’Andrea Mutti restituent à merveille les ambiances nocturnes, les visages meurtris et les affrontements dans lesquels les corps se heurtent et les armes s’entremêlent. Le changement de dessinateur sur les différents chapitres ne nuit pas à l’ensemble, les artistes ayant des styles assez proches qui traduisent tout aussi bien la tension, la détermination ou la frustration. Je me permets de décerner une mention spéciale à Tula Lotay dont les couvertures sont absolument grandioses et on peut remercier Urban d’avoir glissé en fin de volume des crayonnés et le making off de la couverture.

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Alors, convaincus ?

Vous l’aurez compris Rebels m’a complètement subjuguée. Le sujet de la Guerre d’Indépendance américaine est parfaitement maîtrisé par son auteur et le prisme par lequel Brian Wood aborde ce récit a tout pour captiver le lecteur qui suit des destins de personnes auxquelles il peut facilement s’identifier. On est loin de la geste des grands hommes dont les portraits ornent les livres d’histoire. Il s’agit ici de raconter ce qu’ont vécu des femmes et des hommes déchirés entre leurs devoirs et leurs idéaux. Brian Wood offre à lire des parcours de vie et montre combien il est difficile de se positionner en période de conflit.

Je retrouve dans  Rebels l’écriture sensible et fine que j’avais aimée dans New York Four. Brian Wood raconte avant tout l’humanité dans toute sa diversité et sa fragilité. C’est pour tout cela que je vous recommande vivement ce titre !

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. wildstorm dit :

    Avec ton article, Brian Wood semble confirmer ses qualités d’auteur pour mettre en scène des conflits d’envergure. Northlanders (dernier tome en cours) ou DMZ (4eme tome en cours) me font actuellement les mêmes effets que tu décris. Son angle d’attaque semble similaire pour ces 3 titres. Je suis persuadé que les deux précédents te plairont du coup. Pour rebels, je pense attendre d’avoir terminé les 2 autres mais tu as titillé mon intérêt pour Rebels (je ne t’en remercie pas pour autant ;)).
    Je suis juste surpris (presque déçu) qu’il n’y ait qu’un volume. Toi qui connait la fin, est-ce un vrai one-shot de 10 épisodes ? ou une ouverture est possible pour une « saison 2 » ? Tu vas me dire qu’il n’y a pas de fermeture possible avec un background aussi large… ?

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  2. darkphoenix73 dit :

    J’ai maintenant très hâte de lire Northlanders que j’ai longtemps hésité à prendre et DMZ dont j’ai enfin acquis le premier tome. L’écriture de Brian Wood est vraiment belle et sensible. Il s’agit apparemment d’un volume unique mais le sujet est, comme tu le dis, inépuisable et il existe plein d’autres parcours à raconter et il n’y a pas véritablement de fin puisqu’on suit plusieurs destins, pourquoi pas, dans ce cas-là, effectivement en imaginer d’autres. J’espère vraiment que Brian Wood reprendra la thématique pour élargir le sujet car je suis vraiment conquise !

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