[Interview] Thierry Mornet, de la passion à l’édition partie 2

Nous vous proposons la seconde partie de l’interview que Thierry Mornet a accordé à Comics have the Power et dont vous pouvez retrouver la première partie en cliquant ici. C’est parti pour la suite de cette interview avec le papa du Garde républicain !

Si on regarde ton catalogue, on trouve aussi des titres avec des personnages féminins atypiques comme Velvet ou Fatale, que penses-tu de la place des personnages féminins dans les comics ?

Je pense que les personnages féminins dans les comics se sont sensiblement développés depuis quelques années, et que cela est une excellente chose. Cette tendance s’est développée sur tous les supports, des films aux jeux vidéo en passant par la BD et les séries TV.Mornet_7

La « Dam’zelle en détresse » – l’archétype de la femme dans la BD de grand papa – a vécu, et c’est tant mieux. Sous la pression d’éditrices sans doute, mais aussi et surtout d’un public féminin plus large, des personnages forts et féminins ont fait leur apparition. En revanche, ce n’est pas parce qu’une éditrice mettra une femme en scène, écrite et/ou dessinée par une femme que cela en fera une bonne BD. Le critère restera toujours la qualité intrinsèque de la création. Dans le cas de Velvet et de Fatale que tu cites, il s’agit de deux créations d’Ed Brubaker, un auteur phare de notre catalogue. L’un des scénaristes les plus brillants de ces dernières décennies. Et il collabore respectivement avec Sean Phillips et Steve Epting, deux dessinateurs « classiques », dont le style n’est pas « tape-à-l’œil »… Mais qui s’inscrit dans le temps, et sera toujours impeccable à regarder dans plusieurs années par sa solidité et sa classe.

Delcourt rend aussi hommage à Will Eisner, un de tes maîtres ? Quels sont les auteurs ou les dessinateurs qui t’inspirent ?

Je ne sais pas si Will Eisner est un de mes maîtres (rires !). En revanche, il est l’un des créateurs majeurs de la bande dessinée, toutes frontières et tous genres confondus. Point barre. Avant mon arrivée, quelques titres de Will Eisner étaient d’ores et déjà inscrits au catalogue Delcourt. J’ai eu la possibilité de pouvoir en ajouter quelques autres.Eisner

J’ai eu l’incroyable chance de rencontrer Will à quelques reprises avant son décès (grâce à Randy et Jean-Marc Lofficier), et il se trouve qu’il était, à la ville, un gentleman extraordinaire et sans doute l’un des êtres humains qui m’a le plus impressionné par sa gentillesse, sa classe et son charisme. À l’heure où les superlatifs envahissent les conversations, il est important de redonner leur sens aux mots utilisés 🙂

Outre Will, pour les raisons évoquées ci-dessus, de nombreux auteurs m’ont inspiré et continuent à le faire. Mais tu sais la liste risque d’être longue 🙂

Difficile de passer à côté d’Alan Moore, par sa culture et sa virtuosité. Mais je citerais aussi Neal Adams, Alex Toth, Charlie Adlard, Gene Colan, Carlos Trillo, Hal Foster, Al Williamson, Michael Golden, Burne Hoggarth, Gil Kane, Jack Kirby, José Ladronn, Jean Giraud, Mike Mignola, Eric Powell, Sergio Toppi, Esteban Maroto, Victor de la Fuente, John Romita Sr, Jorge Zaffino, Alex Raymond, Derib, Olivier Vatine, Barry Windsor Smith, Doug Wheatley… OK, ce n’est qu’un début de liste 🙂

Ton ouvrage sur les indispensables de la BD américaine date de 2012, est-ce que tu verrais d’autres titres à y ajouter ?

Oh que oui ! J’ai même déjà de quoi remplir un 2e tome, rien qu’avec ce que j’ai dû laisser de côté en préparant l’ouvrage sorti en 2012, et en quelques années il y a quelques belles choses qui ont été publiées et qui pourraient y figurer.indispensables

Une micro-liste ? 😉

Alias, Bozz Chronicles, Creeper, Detectives Inc., Elephantmen, Fléau, Futurians, Gardiens de la Galaxie, Invaders, Krazy Kat, Lazarus, Locke & Key, Mouse Guard, Nobody Owens, Outcast, Parker, Saga, Winterworld, etc.

A côté de ton métier d’éditeur, tu as aussi créé ton propre héros, le Garde Républicain, peux-tu nous expliquer un peu la genèse de ce personnage ?

J’ai créé une première version de ce personnage lorsque j’étais ado, dans le cadre d’un concours de dessin organisé dans la revue Mustang (petit frère éphémère de Strange) qui consistait à créer un super-héros français. Le Garde Républicain et son costume d’apparat m’ont semblé être une bonne idée de départ. J’ai participé au concours… Et je n’ai pas gagné (tu m’étonnes !). Le projet est resté dans les cartons pendant plus de 30 ans.

À l’aube de mes 50 balais, j’ai eu envie de me frotter à la réalité de la condition d’auteur. J’ai ressorti divers projets, et j’ai choisi – par défi – un genre que je n’affectionne pas plus que cela, ou du moins beaucoup moins qu’avant : les super-héros.

Disons – pour faire simple – que j’ai laissé derrière moi le fantasme ado du mec surpuissant depuis quelques temps 😉 En revanche, tous super-héros que je lisais et que j’aimais étant minot sont tellement devenus l’ombre d’eux-mêmes en étant transformés en homme-sandwich des licences Warner et Disney, laminés par d’incessants reboots, que j’avais envie d’écrire des récits qui me rappelaient la raison pour laquelle j’ai pu aimer ce genre à une époque.Mornet_5

Je considère à titre personnel les valeurs de République comme fondamentales, et ce sont celles que j’essaye de vivre au quotidien et de transmettre à mes minots (Liberté, laïcité, égalité, vivre ensemble, fraternité). Le Garde – sans être une BD à messages – m’a semblé être un vecteur intéressant pour rappeler cela. J’ai donc dépoussiéré le perso, réécrit ses origines, redéfini son contexte, etc. J’étais loin d’imaginer que l’actualité – terrible et sanglante – allait mettre les valeurs en question, et indirectement le personnage, à ce point au cœur de la vie des gens.

Par ailleurs, je souhaitais disposer d’une totale liberté, et j’ai décidé d’auto-éditer cette série. L’avance sur droits perçue pour l’ouvrage que tu citais (Comics, Les Indispensables de la BD américaine) m’ont permis d’amorcer la pompe et de financer le premier numéro. Je pensais réaliser un numéro et puis arrêter là, mais j’avais d’autres histoires à raconter, et ce premier numéro a suffisamment plu pour qu’on me demande une suite. Les ventes du #1 ont financé le deuxième, etc. Depuis lors, je m’amuse, je collabore uniquement avec des auteurs avec qui j’ai envie de collaborer et que je fais entrer dans mon « bac à sable » personnel. Une dizaine de numéros existent à ce jour, et je m’arrêterai lorsque je n’aurai plus rien à dire… ou que j’en aurai marre 🙂

Ton Garde prône des valeurs républicaines qui semblent menacées pour certaines, te définirais-tu comme un auteur militant ?

Houla ! Pas vraiment. Pour commencer, il faudrait que je me considère comme un auteur à part entière. J’ai un énorme respect pour les auteurs qui vivent de leur travail. Moi, je suis un privilégié. J’ai la chance d’avoir un travail qui me fait vivre, et sur mon temps libre, je « joue » à être auteur, c’est très différent. Ma situation matérielle et mon quotidien ne dépendent pas de ce que je produis en tant qu’auteur.

Je crois que l’on est militant dans la vie ou pas, militant de salon ou plus engagé. Accessoirement, on peut être auteur, et une partie du militantisme – dans ce cas – peut transparaître dans ce que l’on écrit et/ou dessine… Ou pas. Je ne revendique aucun militantisme particulier. Je dirais même que le militantisme me gave assez vite et assez facilement s’il est prôné à longueur de temps. Cela peut vite se laisser place à un côté « monolobé du militantisme ». Certaines personnes que je croise et qui se revendiquent « militants » feraient bien de balayer devant leurs portes, de l’incorporer à leurs actions quotidiennes plutôt que de le revendiquer haut et fort pour se donner bonne conscience.

Les différents numéros du Garde donnent leur chance à de jeunes scénaristes ou dessinateurs de styles très divers, comment les repères-tu ? Quelles sont les qualités requises pour écrire ou dessiner le Garde ?

Le fait de fréquenter de nombreux auteurs, jeunes ou déjà confirmés, via les réseaux sociaux ou sur les festivals et autres conventions permet de repérer de nombreux talents en devenir ou déjà épanouis. Cela fait une vingtaine d’années que j’ai la chance d’exercer au sein de cette profession, et le réseau de connaissance est un bon moyen de repérer des personnes que le projet intéresse et enthousiasme même parfois.Mornet_3

Je recherche et je choisis de collaborer exclusivement avec des personnes qui sont dans le même état d’esprit que moi en ce qui concerne le contexte des récits du Garde, et qui respectent les codes que j’ai mis en place, ainsi que « l’intégrité » du personnage. Je définis les règles du jeu dès le début, et parmi celles-ci figure le fait d’éditer tous les récits, même ceux que je n’écris pas. J’interviens également sur la partie graphique, lorsque quelque chose ne fonctionne vraiment pas. Mais compte tenu des conditions financières que je peux me permettre de consentir sur cette série – entièrement financée sur mes fonds propres donc loin de conditions professionnelles – je ne suis pas tyrannique 😉 Je ne fais pas refaire les pages par exemple. Je préfère intervenir au niveau du storyboard, de la narration, et je peux également suggérer des modifications de cadrage ou de dialogues, ce genre de choses.

J’aime généralement établir des relations durables avec les personnes avec qui je collabore. L’important, c’est de faire ce que l’on fait avec passion et de l’inscrire dans la durée.

A côté de ces jeunes auteurs, on retrouve Jean-Yves Mitton qui dessine le Garde, est-ce l’aboutissement d’un rêve d’enfant ?

Et comment ! J’ai contacté Jean-Yves que je connaissais depuis des années, dans l’espoir qu’il accepte de réaliser une illustration de couverture pour le Garde. Rien que cela aurait pu suffire à mon bonheur. Lorsque j’ai commencé à lui parler de mon perso et du projet, de l’esprit dans lequel je le développais, il a souhaité faire plus qu’une illustration de couverture. J’avais du mal à y croire ! Je ne suis pas une maison d’édition, et je ne dispose pas de moyens pour rémunérer un auteur comme Jean-Yves au niveau professionnel. Nous avons discuté et trouvé un accord. Résultat : il s’est lancé dans une histoire complète. Un truc de dingues ! Les mots étant des êtres vivants, ce qui devait au départ être un simple récit s’est transformé en une saga d’une centaine de pages !

Alors oui, c’est incroyable, et oui, j’ai les yeux qui brillent. Je suis comme un gosse qui vit un rêve éveillé !Mornet_4

Par ailleurs, il y a une sorte de boucle qui se boucle. Le Garde – dans sa version initiale – a été créé dans le cadre d’un concours dans Mustang, là où Jean-Yves réalisait les aventures de Mikros. Et c’est Jean-Yves avec son récit du Surfeur d’Argent dans Nova qui a allumé cette étincelle, qui m’a laissé croire que faire des récits de super-héros en France était possible. Tu peux donc aisément imaginer que le voir, près de 40 ans plus tard, dessiner un récit du Garde est du pur bonheur ! C’est un truc qui ne se produit jamais… Et moi, j’ai la chance que cela me soit arrivé J

Quels sont tes projets pour le Garde ?

Poursuivre tant que j’aurai des récits à raconter. Et je dispose d’une trentaine de « pitchs » qui n’attendent que de la disponibilité pour les développer. Je souhaite avant tout continuer à me faire plaisir, et me concentrer sur les récits que j’ai en tête depuis quelques années. Parvenir à publier deux à trois numéros par an, ce qui est déjà beaucoup compte tenu du fait que tout cela est réalisé sur mon temps libre, cette denrée ultra-précieuse après laquelle nous courons tous de plus en plus. Je poursuivrai tant que suffisamment de lecteurs seront intéressés par ce projet.

Le prochain numéro [# 8 ] est quasiment bouclé et me permettra d’accueillir le talent époustouflant de Faouzi Boughida au scénario et de Jebédaï au dessin, sur un récit qui me tenait à cœur, tournant autour de la Guerre d’Algérie. À paraître avant l’été, j’espère.

Ha oui, j’attends aussi que Spielberg m’appelle pour réaliser un film 😉 Steven, c’est quand tu veux (rires !)

On te voit souvent dans les festivals, y compris dans les plus petits d’entre eux, est-ce important pour toi ?

Absolument ! Et la taille n’a rien à voir ! J’aime me rendre dans les festivals où l’on est bien accueillis, où l’ambiance est chaleureuse, où l’on peut échanger. Aller à la rencontre des lecteurs, que cela soit en tant qu’éditeur chez Delcourt ou en tant qu’auteur du Garde. Écouter leur avis, leurs critiques, ce qu’ils aiment, etc. est fondamental. Et puis, sans les lecteurs, nous n’existons pas, ni les éditeurs ni les auteurs.Mornet_6

En tant qu’éditeur, accompagner les auteurs américains invités et servir de trait d’union avec leurs lecteurs est un privilège. Aider les auteurs US à comprendre les spécificités du marché et du lectorat est passionnant. Je me souviens de la première fois où Eric Powell est venu en France. Il sortait pour la première fois des USA de sa vie. Et les codes culturels ne sont pas les mêmes à Paris qu’à Nashville :-). C’était fun !

En tant qu’auteur, j’aime faire découvrir le concept de la série du Garde, éveiller la curiosité des gens. C’est plus compliqué sans doute de leur vendre un exemplaire du Garde que le dernier numéro de Batman ou de Spider-Man, mais c’est aussi beaucoup plus gratifiant, surtout lorsqu’ils reviennent et commandent ensuite les suivants.

Quel regard portes-tu sur l’évolution des comics ?

Cela dépend si on considère le marché US ou le marché français. Il est sans doute facile de tomber dans le « C’était mieux avant ! »… Mais en l’occurrence, c’était effectivement mieux avant 😉

En revanche, le marché s’est d’une part structuré, mais s’est aussi ouvert à une offre pléthorique et bien plus large. Le nombre de titres et les genres proposés en librairie à l’heure actuelle n’ont jamais été aussi importants. Je pense que les lecteurs actuels ont énormément de chance de disposer d’autant de comics traduits ou importés. Ils ont souvent du mal à imaginer l’époque où il fallait fureter longtemps avant de trouver sa « dose » de comics en VO. Pour la VF, à moins de fréquenter les kiosques, il était quasiment impossible de trouver des comics en albums.

As-tu un message à délivrer à ceux qui te liront ?

Ha ha ! Tu es obnubilée par les « messages » 🙂 [NDLR : oui Thierry, tu m’as percée à jour ! ]

Pour être sérieux quelques instants, je dirais avant tout « soyez curieux ! » Ne vous contentez pas des récits ressassés mettant en scène des personnages présents depuis des années, qui sont avant tout des licences. Ne soyez pas dupes des annonces et des effets marketing. Soyez exigeants sur la qualité de vos lectures et donnez leur chance à des nouveaux titres. Les comics ne s’arrêtent pas aux super-héros 😉

Mais surtout, je leur dirais MERCI ! Merci pour leur fidélité et leur passion que je partage !

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