[Interview] Thierry Mornet : de la passion à l’édition partie 1

Pour cette deuxième interview, Comics have the Power a l’immense joie d’avoir pu interviewer Thierry Mornet, le Monsieur Comics de chez Delcourt, l’homme qui a fait de sa passion son métier. Thierry est toujours prêt à donner à échanger avec les fans et à encourager les jeunes blogueurs, un grand merci à lui pour ce bel échange.

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Comme Thierry nous a offert des réponses très développées, nous avons choisi de la publier en deux fois, alors restez à l’écoute.

Dans ton ouvrage « Comics, les indispensables de la BD américaine », tu écris que tu ne lisais des comics que pendant les vacances scolaires et on te retrouve parfois dans le courrier des lecteurs des publications LUG comme dans Mustang par exemple, peux-tu nous parler de ta « rencontre » avec les comics et de ce que tu lisais ?

Même si les comics me « collent à la peau » depuis des années, je suis venu à la BD en général et aux comics en particulier par l’intermédiaire des Petits Formats et des magazines périodiques BD, comme de nombreuses personnes de mon âge. Côté PF (Petits Formats), on citera Zembla, Yataca, Mister No, Blek, Cap’tain Swing  ou encore Akim, que je dévorais littéralement. Il y avait aussi les PF de la collection Flash d’Arédit (Hulk, L’Inattendu, Eclipso, Étranges Aventures…) qui contenait du matériel américain de chez Marvel et DC Comics et complétait mes lectures des revues LUG.

En revanche, comme tu le mentionnais, l’immersion dans les Comics s’est effectivement faite en priorité avec les publications LUG (Strange, Titans, Nova & consorts), mais aussi via les magazines de Sagédition (Batman, Superman, Tarzan, etc.) et ceux d’Arédit / Artima. Je dois cet engouement à un copain de classe, lorsque je devais être en 5e ou en 4e qui a réellement appliqué des méthodes de « dealer » : il m’a d’abord donné ma première dose gratuite, sous la forme d’un premier numéro de Strange. Je suis « tombé dedans immédiatement », en m’immergeant dans cet univers fantastique, coloré et plus exhaltant, comme si soudain, les Petits Formats que je lisais passaient en technicolor panoramique. J’ai ensuite découvert, Titans, les albums Fantastiques et les aventures de Conan, puis Nova et Mustang au début des années 1980. J’ai alors commencé à engloutir le peu d’argent de poche dont je disposais dans l’achat systématique des revues LUG et autres Collections Flash… Et je ne suis plus vraiment ressorti des comics depuis lors 😉

J’ai réalisé dans un deuxième temps que les comics ne se limitaient pas seulement – loin s’en faut – aux super-héros. Et là, impossible de ne pas mentionner mes « mentors » que sont devenus – par la force des choses – Jean-Pierre Dionnet, Fershid Barusha, mais aussi Jacques Colin.

Jean-Pierre, parce que je lui dois la découverte de quelques grands auteurs de comics dans les pages de Métal Hurlant (Corben, Toth, Jones, Eisner, Steranko, Windsor Smith), mais aussi les aventures de Judge Dredd. Fershid Barusha a étendu le spectre avec les Éditions du Fromage, puis les Éditions USA (Kubert, Wrightson, Adams et encore Eisner). Jacques Colin et l’équipe de Zenda (Doug Headline et Fred Manzano) sont arrivés plus tard et ont sans doute donné leurs lettres de noblesse aux Comics en librairies, grâce à de magnifiques éditions (Watchmen / Les Gardiens, V for Vendetta, Marshal Law, Dark Knight, Ronin, etc.).

Ce qui a été déterminant également, c’est l’année au cours de laquelle j’ai vécu en Angleterre, au début des années 1980. J’y ai opéré le transfert de la VF à la VO, en découvrant des parutions à leur sortie, alors qu’à l’époque, les VF avaient un retard considérable sur la VO. À mon retour en France, j’ai quasiment abandonné les VF, souvent retouchées et auto-censurées, et j’allais m’approvisionner chez Brentano’s, Déesse (Fred Manzano again), Actualités (tenu par Pierre) ou encore Temps Futurs, Rue Dante, une boutique qui est ensuite devenu Album Comics.

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Comment passe-t-on du statut de passionné et de lecteur assidu à celui de rédacteur chef chez Semic ? Et quel effet cela fait-il de s’occuper des héros de son enfance ?

En passant par la case Fanzinat J En l’occurrence, j’étais un avide lecteur de divers fanzines dès le début des années 1980, notamment ceux qui traitaient de l’actualité des Comics (Scarce, Direct Importation, Heroes…), sans penser même que je pourrais faire autre chose qu’en lire. Pendant des années, je me rends compte que j’ai « bassiné » mon entourage avec la BD et les Comics, et un jour, celle qui allait devenir ma femme – et qui devait commencer à en avoir marre de m’entendre parler sans cesse de cela – me dit que je devrais m’y mettre, sérieusement. Bref, elle m’a « botté les fesses » au bon moment, et je me suis mis à écrire quelques articles, destinés à des rubriques notamment pour Scarce. Ils ne devaient pas avoir grand’chose au frigo pour remplir un numéro au moment où je les ai envoyés, car ils les ont publiés. Les années ont passé et j’en suis même venu à m’occuper éditorialement de Scarce, à interviewer des auteurs sur les festivals, etc. En fait, à bien y regarder, les fanzines des années 1980 / 1990 étaient l’équivalent des blogs et chaines Youtube actuelles.

À la fin des années 1990,  j’ai commencé à collaborer en freelance avec Panini qui venait de récupérer la licence Marvel. J’étais rédacteur pour quelques unes de leurs revues (Hulk, Marvel Le Magazine, Kaboom), et j’ai aussi écrit un peu pour Bo-Doi, je crois, toujours sur les Comics. Parallèlement, Didier Pasamonik – créateur avec son frère des Éditions Magic-Strip – lance une nouvelle maison d’édition baptisée Bethy. J’y est été en charge – toujours en free-lance – de quelques ouvrages de la collection « Mainstream » qui rééditait des séries de super-héros en albums (X-Men, Wolverine, etc.).

Et puis, fin 1998, les choses s’accélèrent. Je reçois un appel téléphonique d’un employé de la société Tournon, un petit éditeur parisien qui fait de la presse, et vient de racheter Semic France (ex-Éditions LUG). Semic vient de perdre la licence Marvel au profit de Panini, et dispose d’un catalogue de titres comics assez disparates, notamment issus de chez DC Comics et de chez Image (Spawn, WildCATS, Darkness, etc.). Les dirigeants de Tournon ont remarqué mon nom dans Scarce et me proposent de m’occuper de cette activité d’édition de Comics… à laquelle ils n’entendent visiblement rien. De fin 1998 à 2003, cela a été vraiment le pied, car j’ai pu remettre sur pied ce catalogue en regroupant autour de moi une équipe de passionnés qui restent une véritable famille professionnelle de cœur, avec des gens fantastiques parmi lesquels figurent Jean-Marc Lainé, Jeff Porcherot, Sylvain Delzant, Cedric « Moscow*Eye » Vincent, Carole Ratcliff, Hélène Remaud ou encore Hervé Graizon. Cela a été une expérience unique teintée d’une grande liberté, portée par une époque qui a permis également à toute une génération de jeunes auteurs de démarrer et de faire leurs preuves. Nous avons dépoussiéré de vieux titres, démarré des séries devenus des classiques depuis lors, fait réellement pénétrer les comics – jusqu’alors cantonnés au kiosques – dans les libraires (avec la collection SemicBooks). Nous avons encouragé la création, fait émerger des projets de création (des « French comics » comme Alone in the Dark ou encore Strangers, dont nous sommes même parvenus à vendre les droits à Image, aux USA.

Et pour répondre à ta question, s’occuper des héros de son enfance, les emmener plus loin, est bien entendu un pur rêve de gosse ! J’ai eu beaucoup de chance d’arriver au bon moment, et de m’entourer de personnes au moins aussi passionnées que moi ! Cette famille Semic et ceux qui l’ont rejointe au fur et à mesure (collaborateurs extérieurs et auteurs, parmi lesquels Jean-Marc Lofficier, Louis, Pat Lesparre, Chris Malgrain, les frères Peru, Jim Dandy, etc.) reste l’une des meilleures expériences professionnelles que j’ai eu l’occasion de vivre… Même si les rapports avec la direction au cours de ma dernière année ont sérieusement assombri le tableau.

Sous ta houlette, les comics Semic ont quitté les kiosques pour se retrouver dans les rayons des libraires, au vu de l’évolution actuelle des comics, on peut dire que tu étais plutôt précurseur non ?

C’est sympa de le penser, mais en l’occurrence, il faut rendre à César ce qui appartient à Jules J Nous n’étions pas les premiers à le faire. Les Humanoïdes Associés, les Editions USA ou encore Zenda l’avaient par exemple fait avant nous. Didier Pasamonik avait cherché à publier des comics en librairie, bien des années avant de créer Bethy. Et Fershid Barusha avait lancé Les Éditions du Fromage, et Éditions USA. Tous avaient compris l’intérêt de publier des comics en albums.

Je pense que nous avons eu la chance de le faire de manière assez cohérente et massive pour que cela soit remarqué, et – qui plus est – en respectant le format d’origine. Les Semic Books étaient une version francisée des TPB, à laquelle nous apportions une attention particulière (papier, respect des crédits, rabats de couvertures avec un marque-page détachable, etc.).

Par ailleurs, les Comics n’ont pas entièrement quitté les kiosques pour migrer vers les librairies. Nous maintenions chez Semic certaines publications en presse, tandis que nous réservions d’autres publications aux librairies. Nous faisions cohabiter les deux.

Comment s’est fait le passage chez Delcourt ? Comment décrirais-tu l’évolution du métier d’éditeur de comics ?

Lorsque l’ambiance avec la direction de Semic s’est réellement détériorée, j’ai fait savoir autour de moi que j’étais « libre de  tout engagement ». Michel Dufranne – qui s’occupait alors du magazine Pavillon Rouge aux Éditions Delcourt a relayé l’info auprès de Guy, que j’avais eu l’occasion de croiser auparavant quelques fois sur divers festivals. Guy a été l’un des premiers à me contacter, et nous avons décidé de collaborer. Cela fait maintenant une douzaine d’années que j’ai la chance d’animer le catalogue Comics de sa maison d’édition.

Chaque éditeur ou responsable éditorial aura sans doute une définition différente de son métier. En l’occurrence, le rôle d’un éditeur chargé de piloter un catalogue d’achats de licences – puisqu’en matière de Comics, c’est de cela dont il s’agit – est différent de celui qui doit dénicher des auteurs et des projets et de les amener à maturité en collaboration avec eux.

WALKING DEAD 01  - C1C4.inddEn ce qui concerne le rôle d’un responsable éditorial Comics, il a beaucoup changé en quelques années. Avec le succès rencontré par quelques titres US (Star Wars, Walking Dead notamment), la concurrence s’est accrue et les enjeux sont devenus plus importants, parfois stratégiques pour les maisons d’éditions. Il était plus « fun » il y a quelques années, car il restait possible de prendre le temps de sélectionner des ouvrages, de lire quelques numéros parus avant de se faire une idée du potentiel d’une série, de bâtir un catalogue en développant les titres d’un même auteur que l’on allait réellement faire connaître puis aider à grandir. Aujourd’hui, la concurrence rend ce travail, ce temps de maturation, quasiment impossible. Les risques sont accrus, et certains concurrents sont tellement aux abois – à la recherche du prochain « hit » – qu’ils affolent les vendeurs de droits, promettent monts et merveilles aux auteurs étrangers… Le tout sur un marché engorgé où une pléthore de titres tente de se frayer un peu de visibilité.

J’ai la chance d’animer un catalogue extrêmement solide, qui comporte de nombreux classiques et qui est bâti sur des auteurs de renommée mondiale au talent affirmé (Mignola, Powell, Eisner, Smith, Brubaker, McFarlane, Gaiman, Moore, Kirkman, etc.). Cela permet d’affronter cette évolution récente et regrettable du marché (surproduction, course effrénée aux achats de droits, etc.) avec sans doute plus de sérénité et de sang froid que la concurrence. Et cette force nous permet de prendre le temps d’évaluer sans précipitation la pléthore de nouveautés US qui sortent – elles aussi – à un rythme effréné. D’ailleurs, en 2017, le catalogue Delcourt Comics devrait réserver de belles surprises aux lecteurs. Stay tuned ! 😉

Tu as décroché des titres phares dans des univers assez différents si on prend Star Wars, Hellboy et ses séries dérivées, Tony Chu, Spawn ou The Walking Dead, quel est le quotidien de l’éditeur de comics, comment fait-on son choix dans la forêt des titres qui se présentent ?

Là également, il convient de rendre à César, etc.… Star Wars et Hellboy étaient des licences qui précédaient mon arrivée au sein du catalogue Delcourt, même s’il est vrai que j’ai contribué à leur amener plus de visibilité.

En revanche, tu as raison de dire qu’il s’agit d’univers différents. En dehors de Star Wars, qui est une licence dont la marque est plus forte que tous les auteurs qui ont travaillé sur les comics, il existe cependant un point commun important à toutes les autres, une caractéristique qui est finalement la marque du catalogue Delcourt Comics. Les titres dont j’ai la charge sont tous des « creator-owned », des néo-classiques certes, mais qui sont l’œuvre d’un ou d’une équipe de créateurs majeurs. C’est avant tout Robert Kirkman, accompagné de Tony Moore puis de Charlie Adlard, qui a créé Walking Dead. Mike Mignola a créé Hellboy et tout l’univers d’une richesse extraordinaire qui l’entoure. Todd McFarlane est le créateur de Spawn. John Layman & Rob Guillory ont créé l’histoire déjantée de Tony Chu. Ed Brubaker, associé à Sean Phillips a créé Criminal, Incognito, Fatale et plus récemment The Fade out. Bref, on a affaire à d’excellents titres, créés par des auteurs à la très forte personnalité. On peut citer également Eric Powell, Ben Templesmith ou encore Terry Moore. Tous sont des créateurs qui ont marqué et marquent de leur forte empreinte chaque création qu’ils publient.

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Cela répond en partie à ta question sur la manière de faire des choix au sein de la pléthore de titres publiés aux USA. Je ne suis pas intéressé par une « étoile filante », un auteur « qui fait le buzz », mais sera oublié dans un an. Le marketing et l’engouement un peu superficiel dont bénéficient parfois certains créateurs peuvent brouiller les cartes. Et le jeu des réseaux sociaux encourage cette culture de l’immédiateté, du buzz au détriment du travail de fond et de la maturation. Il faut essayer de se projeter en imaginant ce que ces auteurs seront capables de publier dans quelques années. Seront-ils toujours là ou auront-ils totalement disparu de la circulation. Ce qui m’importe, c’est d’aller chercher des créations dont je pense qu’elles marqueront durablement l’histoire de la BD US.

On trouve aussi dans ton catalogue des titres français comme le Fox-Boy de Laurent Lefeuvre ou Bad Ass, as-tu la volonté de promouvoir les auteurs issus de l’hexagone ?

J’ai en effet le plaisir de collaborer avec Laurent sur Fox-Boy. C’est mon camarade David Chauvel qui se charge de Bad Ass (par les excellents Herik Hanna et Bruno Bessadi).

En revanche, réussir à publier des titres de création française au format comics est un projet qui me passionne depuis toujours. Je pense que les « coupables » sont Jean-Yves Mitton (sur ses épisodes du Surfeur d’Argent, dans Nova, et sur ceux des 4 Fantastiques dans Spidey, avant qu’il créé Mikros, Epsilon puis Kronos ) et Ciro Tota (Photonik) qui m’ont vraiment « mis le feu », en ouvrant la voie et en prouvant qu’il était possible de réaliser des récits de super-héros en étant français. Parvenir à publier des récits de super-héros ou du moins utilisant les codes des comics dans Strangers ou dans les pockets (avec des récits mettant en scène Ozark, Zembla ou encore Homicron), des titres tels que Alone in the Dark (avec Jean-Marc Lofficier et Aleksi Briclot) m’a permis de toucher à cela chez Semic.

Mornet_5Y revenir chez Delcourt en compagnie de Laurent Lefeuvre, un auteur aussi dingue que moi de BD populaire, de Petits formats et biberonné également à Strange, est un pur bonheur. Laurent Lefeuvre fait partie de ces auteurs qui vont marquer durablement la BD d’expression française, tant son univers est riche et son talent immense. Fox-Boy est un projet qui transcende les genres et est le résultat parfait de la fusion entre BD populaire, Comics et BD franco-Belge. Nous n’avons rien à envier à la BD américaine. Les Comics US sont une plateforme de diffusion où des auteurs du monde entier se retrouvent : américains, anglais, brésiliens, argentins, espagnols, italiens, français, etc.

Il serait temps que le marché français de la BD s’ouvre vraiment à ce genre de narration. Et les comics ne se limitent pas aux seuls super-héros, loin de là ! Regardez le catalogue Delcourt, nous en sommes la preuve, avec des séries qui s’inscrivent durablement parmi les meilleures du marché.

Voir d’autres auteurs français développer leurs créations à ce format est une tendance de fond, qui – je l’espère – va se développer. Ce n’est qu’une question de temps 🙂

A suivre !!

 

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. pistoletabulles dit :

    Un interview super intéressant. Merci

    J'aime

    1. darkphoenix73 dit :

      Merci pour ta lecture 🙂 Thierry est un type super et je suis très honorée qu’il ait bien voulu répondre à mes questions

      J'aime

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